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lundi 2 mars 2009

Monnaie officielle et monnaies alternatives

Rôle et fonctionnalités de la monnaie.
Pour débuter ce billet, commençons donc par essayer de découvrir le rôle de base, fondamental, que devrait avoir toute monnaie, en essayant donc de dépouiller ce rôle de toute idéologie, consciente ou non. Cette découverte me semble essentielle, puisque, à en croire Thomas Jefferson: "Celui qui contrôle l'argent de la nation contrôle la nation".
De fait, même si ce n'est pas toujours ainsi que cela apparaît :"La Monnaie, ou l'Argent-monnaie, est un moyen d'échange, et rien d'autre". C'est du moins ainsi que la décrivait il y a près d'un siècle l'économiste proudhonien Silvio Gesell, et c'est sur cette fonctionnalité que nous bâtirons notre exposé.
On peut aussi s'appuyer sur la définition proposée par un spécialiste monétaire iconoclaste, B. Lietaer :"Money is an Agreement, within a Community, to use something as a Medium of Exchange", pour insister sur le côté conventionnel de l'Argent-Monnaie.

Nous essaierons de montrer que c'est en s'écartant de ce rôle que ceux qui créent la monnaie 'habituelle', directement ou indirectement empêchent ceux qui devraient l'utiliser comme moyen d'échange, producteurs comme consommateurs, de jouer correctement leur propre rôle économique.

Comment mesurer la qualité d'une monnaie?
En règle générale économistes et experts abordent la monnaie en s'interrogeant sur sa valeur, mot attrape-tout s'il en est: entre valeur d'usage, valeur d'échange, valeur refuge, valeur symbolique, on peut tout y mettre.

Il me semble de loin plus utile de m'interroger sur la qualité de la monnaie dans son rôle premier, celui de moyen d'échange. Sur ce point, je rejoins donc encore Silvio Gesell, dont Keynes disait que l'on avait beaucoup plus à apprendre que de Marx, Silvio Gesell qui écrivait:" Le degré de sécurité, de rapidité et de bon marché [B.L. cheapness] avec lequel les biens sont échangés est le test de l'utilité de la monnaie-argent".

Il est certain que si l'on analyse l'utilité actuelle de la monnaie telle qu'elle est utilisée actuellement en France et en Europe - monnaie libellée en Euros - ou dans le monde, on ne peut que constater que cette utilité est fortement compromise.

Trois critères pour juger de l'utilité et de la qualité d'une monnaie.
Citant une dernière fois Gesell et son oeuvre maîtresse, l'Ordre Economique Naturel - devenue introuvable en française, nous en déduisons trois critères, trois indicateurs, de bon fonctionnement de tout système monétaire (ma traduction 'libre' à partir d'une version anglaise, disponible sur internet]:
"[une 'bonne' monnaie devrait]
1. Sécuriser l'échange de biens et services [goods] - à évaluer à l'aulne de l'absence de dépressions commerciales, de crises et de chômage.
2. Permettre l'accélération des échanges - à évaluer à l'aulne de la diminution des stocks, d'un nombre croissant de marchands et de boutiques, ainsi qu'à l'augmentation concomitante des possessions ['storerooms'] des consommateurs
3. Diminuer le coût des échanges - à évaluer à l'aulne de la faible marge existant entre le prix [de production] du producteur [...et le transporteur] et le prix payé par le consommateur
."

Là encore, à l'heure actuelle, constatons que le critère 1, le premier indicateur de Gesell, montre que l'argent ne joue pas correctement son rôle, du fait même de l'existence de crises durables.
Le critère 2, qui voudrait que les vases communiquant entre les stocks des entreprises et les possessions des ménages joue en direction des consommateurs, et pas dans l'autre sens, n'est pas non plus vérifié: là encore la monnaie est défaillante, puisque les stocks d'invendus augmentent, et que les consommateurs n'ont plus les moyens d'acheter.
Le critère 3, sur les marges et les profits réalisés par les entrepreneurs au détriment des ménages, est plus difficile à vérifier - on l'a vu récemment en Guadeloupe - du fait d'un manque de transparence assez net. Je ne m'aventurerai donc pas trop sur ce point, ne voulant pas être taxé d'idéologue. Je reviendrai cependant partiellement sur ce dernier critère quand j'aborderai le problème des taux d'intérêt et des prêts.

Premier constat: notre système monétaire est défaillant.
Rappelons que sans parler ici des conditions ou du mode de production, capitaliste ou non, et sans même revenir sur la faillite du système financier et bancaire mondial, et ses milliers de milliards de 'valeurs' partis en fumée, nous avons constaté, comme tout un chacun - en dehors peut être des experts auto-proclamés ou des économistes aveuglés par leurs a-priori et leur idéologie - que la monnaie ne jouait pas son rôle premier celui de 'faciliter les échanges'.

Cette monnaie, la monnaie officielle, celle qui est évaluée en euros, en dollars ou en yuans, n'est donc pas au service de l'économie réelle, physique, celle qui se concrétise par un niveau de vie sinon correct pour tous, du moins en amélioration pour tous, avec un chômage sinon complètement disparu, du moins en diminution constante.

Bien au contraire, au lieu d'être à son service, elle apparaît comme l'une des causes majeures, sinon LA cause essentielle, du marasme actuel, et de la dépression qui s'annonce comme étant la plus grave depuis plusieurs générations.

Ce constat, difficile à réfuter étant fait, et avant d'y apporter des éléments de solution pour tenter de sortir de la crise actuelle (Revenu Minimum de Dignité -RMD - et monnaie alternative ou parallèle "au service réel de l'économie réelle"), je voudrai préciser ce que je pense être les causes essentielles de cette défaillance du système monétaire, en dehors de tout ce qui a été dit sur les 'responsabilités' et les 'responsables' de cette crise.

Pour moi, les causes de la crise - indépendamment, je le précise encore une fois du type de système plus ou moins 'libéral' dans lequel nous sommes (et qu'il est toujours loisible de critiquer, ou d'encenser, ce n'est pas ici le débat)- sont à chercher dans les autres rôles que l'argent a acquis au cours des âges.

De la valeur 'non économique' d'une monnaie.
Au delà de son rôle 'étalon de valeurs' , (cf l'école post-ricardienne de Sraffa), à partir du moment où la monnaie n'a plus été considérée essentiellement, comme par les physiocrates, comme un simple élément de lubrification des rouages de l'économie réelle, mais bien comme une marchandise particulière ayant une valeur intrinsèque en tant que telle, le ver était déjà dans le fruit. Comme nous le reverrons, la plupart des expériences monétaires alternatives porte sur le fait d'éviter toute thésaurisation de la monnaie-argent, sur le fait d'en faire, comme toute autre marchandise, une denrée 'périssable' - seul son temps de péremption varie suivant les auteurs.

Il serait évidemment stupide de nier, sous prétexte que ce sont des effets pervers, que la monnaie traditionnelle, censée être garantie par la collectivité - représentée par l'état ou d'autres autorités de tutelle - a de tout autre rôle que d'être un simple étalon servant à fluidifier les échanges et à éviter ainsi une économie qui se réduirait à une économie de troc. On peut cependant simplifier ces autres rôles en les ramenant à être de simples conséquences du rôle suivant: être une 'réserve' de valeur. D'où les fameux arguments de Keynes sur le concept de trappe à liquidités. Lorsque l'argent, censé fluidifier les échanges, ne circule plus, ou plus assez, les échanges eux-même sont perturbés.

L'inflation, comme moyen d'auto-régulation d'un système monétaire.
Bien entendu, à l'inverse, c'est à dire s'il y a 'trop de monnaie' - mais ce 'trop' doit toujours être évalué à l'aulne de la production réelle, ou potentielle, de biens et de marchandises - ou si cette monnaie circule 'trop vite', les prix des marchandises produites vont augmenter eux aussi, et la valeur intrinsèque de la monnaie en tant que 'réserve de valeur' diminuera. M. Allais soutenait à ce sujet que le seul taux 'raisonnable' d'inflation était de 2%, et rendait d'ailleurs responsable de l'inflation le système monétaire actuel.

Je pense bien sûr qu'il faut aller beaucoup plus loin, et ne pas compter sur une auto-régulation du système pour éviter soit les dépressions - pas assez de monnaie 'circulante' - soit l'inflation - trop de monnaie 'circulante' - soit la stagflation- monnaie mal répartie.

Le principe des monnaies alternatives et de l'argent sans intérêt.

Pour éviter la tentation de thésaurisation, nombre d'innovateurs monétaires ont suggéré, comme en 1931-1933 en Autriche, à Schwanenkirchen et à Worgl, comme dans les années 1950 en France, à Lignières en Brie ou à Maurans, une monnaie fondante, ou monnaie 'accélérée', que l'on n'aurait aucun intérêt - c'est le cas de le dire - à thésauriser. Une telle monnaie perdrait automatiquement de sa valeur chaque mois (1% pour le cas de Worgl), ou chaque trimestre. D'où la tentation évidente de la dépenser au plus vite, pour ne pas être sujet à cette décote. Ces expériences, certes locales, ont réussi, jusqu’à ce que le pouvoir central ne les interdise.

Un tel système monétaire pourrait être accompagné de prêts sans intérêt, ou d'intérêt minimal, inférieur dans tous les cas à 1%. Là encore, aucun prêteur n'aurait 'intérêt' à prêter de façon inconsidérée, puisque le montant gagné lors d'une telle opération ne serait pas vraiment incitatif.

On aurait ainsi un véritable 'service public', ou au moins un service 'collectif', les émetteurs de tels prêts - que ce soit en monnaie fondante ou non, étant obligés d'anticiper la richesse produite par ces prêts sans intérêt avant de pouvoir prêter. Au lieu de ne prêter qu'aux riches, on ne prêterait ainsi qu'à ceux qui auraient des idées 'crédibles', des projets 'viables', sans spéculer sur la hausse éventuelle de tel ou tel marché de valeurs, mobilières ou immobilières.

Qui pourrait émettre cette monnaie alternative?
J’ai mentionné plus haut le véritable rôle de ‘service public’, au sens de service destiné pour la collectivité, pour le bien être collectif, d’une monnaie qui aurait pour seul rôle d’être un instrument facilitant les échanges dans une économie industrialisée moderne.

Il se trouve que l’Etat français, qui a délégué par ailleurs à des banques privées, sans véritable contrôle, le soin de ‘battre monnaie’ – par le biais de crédits porteurs (pour la banque) d’intérêts sans lien réel avec le développement de l’économie, a failli dans cette tâche de service public.

Je suggère donc que ce soit la collectivité, peut être au niveau ‘prototypal’ d’une région – il ne manque pas de régions ‘socialistes’ en France – qui émette une monnaie ‘alternative’, le franc PACA, ou le franc ‘Midi-Pyrénées, ou tout autre franc régional, monnaie qui aurait pouvoir libératoire au niveau de la dite région.

On peut imaginer qu’au niveau de cette région, des représentants paritaires des entrepreneurs (côté Production ou ‘Offre’) et des consommateurs (côté Consommation ou ‘Demande’) décident tous les mois du montant de ‘franc régional’ à émettre, en fonction d’un côté de la situation des capacités de production non utilisées – et donc de l’emploi – de l’autre, des besoins les plus urgents et non satisfaits des consommateurs.

Cela aurait pu être imaginé au niveau des Antilles, si cette région n’était pas sous perfusion depuis des années, sans possibilité rapide d’arriver à un minimum d’autonomie économique.

RMD et monnaie alternative.
Toujours dans le scénario d’une monnaie alternative régionale, une des missions sociales de la région étant de distribuer les allocations de RMI, je suggère – je remercie à ce sujet un internaute pour cette idée - que la région concernée commence à instaurer de façon complémentaire le RMD (Revenu Minimum de Dignité) à l’ensemble de ses ressortissants, RMD qui pourrait être émis en monnaie franche régionale, tout en remplaçant le RMI. Bien entendu cette monnaie, pas nécessairement convertible en euro, devrait être rendu légale par l’autorité de tutelle, au moins au niveau de la région considérée.

L’Etat français est-il capable de déléguer cette création monétaire locale à une région, alors qu’elle l’a fait sans aucun remords, sur le plan national, et sans véritable contrôle, à des banques privées ? L’avenir, là encore, nous le dira.

La preuve par l'exemple, ou comment inciter l'Etat à bouger.
Pour décider l'Etat à bouger, ou en attendant qu'il bouge, on peut aussi utiliser le subterfuge allemand, pour pouvoir battre monnaie 'légalement'. Il suffit de créer une association rassemblant entreprises et ménages, comme dans l'expérience du Chiemgauer.
Dans le cadre de cette association vous échangez chaque euro contre une monnaie 'alternative' - le chiemgauer, ou le franc associatif tartempion - qui perd 2% de sa valeur par trimestre, mais chaque adhérent de l'association est incité à accepter ce franc associatif, et donc à le faire circuler le plus vite possible.

LA preuve par l'exemple, en quelque sorte. Tout vaut mieux que de se lamenter sur les 2% de décroissance qui attendent la France si l'on ne fait rien...

A suivre…

lundi 23 février 2009

RMD et monnaies communautaires: des pistes pour une sortie de crise?

Le RMD, monnaie de singe?
Parmi les pistes évoquées pour sortir de la crise economico-financière actuelle, celle de la relance de la consommation, en particulier par le biais de l'instauration d'une allocation universelle, de type du du RMD (Revenu Minimum de Dignité) a été parfois évoquée.

Un certain nombre de questions m'ont été posées à ce sujet, dont certaines concernaient son financement, et plus particulièrement le problème de création monétaire qui semblait sous-jacent. Dit autrement, serait-ce la planche à billets de l'Etat qui fonctionnerait ainsi, transformant peu à peu une belle et noble idée, celle du RMD, en vulgaire monnaie de singe?

Le RMD vu comme un crédit de l'Etat aux consommateurs.
Rappelons tout d'abord, sur le plan financier, ou comptable, que le RMD 'national' - qui peut varier d'un pays à un autre - correspondrait annuellement à un peu moins du 1/4 du PIB national, soit environ 400 milliards d'euros annuels. Rappelons pour mémoire que des Organismes internationaux comme la Banque Mondiale ou le Fonds Monétaire International évaluent à quelques 4 à 5000 milliards d'euros la somme que les USA devront mobiliser pour tenter de sauver leur système banco-financier, montant plus important, en monnaie constante, à celui que ce même pays a consacré à ses efforts de guerre durant la deuxième guerre mondiale. Précisons aussi que pour garantir les actifs de leurs trois principales banques, l'Allemagne a déjà mobilisé l'équivalent 130% de son PIB(en lignes de crédit, certes, pas en 'cash', il n'empêche).

Pour finir de rassurer - ou d'inquiéter encore davantage le lecteur - je précise encore que les 400 milliards d'euros nécessaires pour financer annuellement le RMD français ne correspondent en fait qu'à un montant 'net' d'environ 110 milliards d'euros, puisque de nombreuses prestations sociales, dont l'allocation logement, l'allocation familles nombreuses, le RMI et le RSA, devraient être supprimés.
Ces 110 milliards d'euros, même si cela représente évidemment un montant très important, ne correspondent donc, en fait qu'à 6% du PIB annuel 'normal' de la France.
On passe ainsi d'un financement brut d'environ 30% du PIB (pour obtenir 23% alloué universellement)à un financement net - par l'impôt ou tout autre méthode à débattre - d'environ 9% du PIB, si on enlève les allocations sociales classiques dont il ne faut évidmment pas compter deux fois le financement.

Monnaie et Echanges "Etat to Consommateurs-citoyens".
Le financement a priori de ces 110 milliards 'nets' peut être considéré comme une avance sur consommation, un crédit fait par l'Etat, non aux banques, non aux entreprises, mais aux particuliers, aux 'ménages'.
C'est une 'avance', sans intérêt, qui sera financée par la collectivité nationale dans son ensemble, par un taux constant, unique, d'environ 23% (brut) sur tout ce qui sera produit, comme biens ou services, en France pendant l'année considérée. C'est une monnaie que l'on pourrait qualifier de monnaie "EtoC", Etat vers Consommateur-Citoyen, pour reprendre la terminologie utilisée habituellement pour les échanges sur internet ("B to C" pour Business to Consumer, "B to B" pour Business to Business).

Cette avance, pour être efficace, et pour ne pas correspondre à de la poudre aux yeux ou à de la monnaie de singe, repose sur une double condition.

Tout d'abord sur la confiance que la collectivité accorde à chacun de ses citoyens, au sens où cette collectivité imagine que, puisque le RMD est un pourcentage fixe d'une production variable, le PIB national, ceux qui le peuvent contribueront réellement à produire cette richesse collective, alors même que le RMD est accordé à tous, sans conditions.
Ensuite, le RMD, ou plus précisément son financement, repose sur une anticipation (de demande solvable aurait dit Keynes).
De fait, le RMD, dans sa grande majorité, servira à consommer des biens et services produits par le secteur privé, permettant à ce dernier, atteint d'un début de 'sinistrose' comme l'ensemble de nos concitoyens d'augmenter sa production, en réduisant par là-m^me le chomâge, partiel ou total.

D'autres types de création monétaire sont évidemment envisageables, comme je l'ai indiqué il y a quelque temps en rappelant la fable de la "Dame de Condé" ou du "sieur de Laroque". Cette fable illustrait un concept, celui d'une 'monnaie franche' BtoB, Business To Business, dont quelques exemples réels, certains très récents, ont été rappelés par l'économiste belge Bernard Lietaer, un des 'pères' de l'Euro.

C'est ainsi que dans un pays réputé sérieux, en particulier pour tout ce qui concerne l'argent, je veux parler de la Suisse, une monnaie non officielle circule pourtant, au vu et au su de l'état fédéral, depuis 75 ans, 1934. Il s'agit de la monnaie WIR, qu'utilise actuellement près de 60 000 PME helvétique, et qui correspond à un montant de 'crédits' - quasiment sans intérêt - d'environ 1 milliard et demi d'euros.

Une monnaie franche au secours des PME?
Le concept est des plus simples, comme dans l'histoire, imaginaire celle-là, de Condé. Reprenant les idées de Sylvio Gesel, certains esprits innovants ont voulu lutter contre l'effet nocif de thésaurisation de la monnaie (la 'trappe à liquidités' de Keynes).
Suivant le vieil adage 'la mauvaise monnaie chasse la bonne', une monnaie sans valeur intrinsèque autre qu'un instrument de compte est mise en circulation, en lieu et place de la 'vraie monnaie', mais, cette fois, ce vieil adage fonctionne de façon positive. La monnaie dite 'sans valeur' (c'est à dire non estampillée par un puissance tutélaire officielle) crée du mouvement.
C'est ainsi que dans l'expérience helvète "En 1934, devant la pénurie d’argent liquide, plusieurs petits patrons zurichois ont mis en place un système parallèle pour assurer leurs échanges commerciaux. Ces hommes s’inspiraient de plusieurs penseurs du libéralisme économique. De la théorie de la privatisation de la monnaie de Friedrich Von Hayek et de celle de l’argent neutre de Silvio Gesell notamment". Le plus remarquable, c'est que cette expérience a encore cours en ce moment, et est encore tolérée par l'état fédéral helvétique.

Une monnaie sans valeur intrinsèque.
L'argent, ou plus exactement la monnaie de type WIR, ne produit pas d'intérêt en elle-même. Certains utopistes pensent même qu'une véritable monnaie 'au service unique de l'économie' devrait être une monnaie 'fondante', un peu comme une marchandise périssable, afin qu'il n'y ait aucun intérêt à la thésauriser (ce fut d'ailleurs en général le rôle de l'inflation, comme l'a fort bien montré Maurice allais et d'autres économistes réputés libéraux). Keynes disait à ce sujet que l'inflation était l'euthanasie des rentiers.
Sans aller aussi loin, la "Banque WIR" prête, dans le cadre de sa sphère d'influence - essentiellement des PME - à moins de 1%, parfois à taux zéro, une monnaie particulière, le WIR. Ce n'est donc pas de la véritable monnaie, le franc suisse en l'occurrence. Cette monnaie repose essentiellement sur la confiance que les emprunteurs et les prêteurs s'accordent mutuellement. On retrouve bien ici l'éthymologie du mot 'crédit' - 'credo', 'je crois', 'je fais confiance' -.
Cette confiance repose en général sur des relations de proximité, liées à une anticipation de croissance de la production et de la consommation.

A côté donc du RMD, monnaie liée à la confiance que l'Etat se devrait de développer vis à vis de ses citoyens, on voit donc apparaître, dans un pays pas vraiment connu pour sa solidarité intrinsèque - peut être à tort - l'expérience d'une monnaie 'économique', officieuse, liée cette fois à la confiance que les entreprises se font entre elles. D'autres expériences liant d'autres groupes ou communautés pourraient donc aussi s'imaginer, et devraient sans doute l'être en tant que remèdes à la crise économique, financière et bancaire actuelle. On peut aussi se reporter à l'initiative contemporaine française de la Monnaie SOL.

Sur ce point, l'imagination ne demande qu'à être au pouvoir, d'autant plus que l'on retrouve en ce domaine des personnages aussi variés que l'utopiste Gesell et l'économiste libéral M. Allais, qui affirme son rejet viscéral de toute rémunération correspondant à des 'revenus non gagnés'. Et s'il y a bien ici un 'revenu non gagné' - qui ne mérite donc aucun 'profit' - c'est bien de l'argent qui n'aurait qu'un seul m"rite, celui d'exister. Dans un billet précédent, je souhaitais que le taux d'intérêt des banques envers les entreprises soit proche du taux de croissance de l'économie, et que le taux d'intérêt des prpets à la consommation ne dépasse pas 2 à 3 fois ce taux (au lieu des taux usuraires pratiqués couramment). Ici, on va encore plus loin, puisqu'en dehors d'un taux d'intérêt très minime - moins de 1% - la monnaie 'officieuse' ainsi prêtée ne donne lieu à aucun versement d'intérêt. Ce véritable 'service public' - qu'il survienne ou non entre des acteurs privés n'est pas la question - est donc gratuit.

Et l'Etat dans tout cela?
Si l'Etat était vraiment au service de ses citoyens, de nous tous en fait, de telles expériences auraient du rencontrer auprès de lui un véritable soutien. Une relance de l'économie sans subsides de l'Etat, donc sans creuser les déficits publics, le rêve...Il se trouve que, historiquement, de telles tentatives - à la seule exception de la Suisse - ont été combattues avec la plus extrême des vigueurs par les autorités publiques. Que l'on pense aux dollars émis par les colonies britanniques américaines au moment de la guerre d'indépendance, jusqu'à la république de Weimar dans les années 1930.
On peut en donner deux explications principales. Tout pouvoir central considère que le droit de 'battre monnaie' est un droit régalien - qui lui permet de plus de financer des dépenses que ce même pouvoir juge indispensables - sans qu'il ait parfois envie de demander à ce sujet l'avis du 'bon peuple'. Toute création de monnaie faite en dehors de son autorité est considérée comme un crime capital, passible naguère des galères ou de la déportation. Nous ne parlons pas ici de fausse monnaie: il ne s'agit nullement de contrefaire les billets officiels, euros, ou francs suisse. Ce pourrait être des billest d eMonopoly, ou des jetons de poker, ou des grains de sel, dont une certaine communauté accepterait l'usage. Cette 'monnaie officieuse' n'a donc nul besoin d'être 'convertible' en monnaie officielle pour être valable. Elle repose 'simplement' - si l'on peut dire - sur la confiance que les participants à cette communauté se font les uns envers les autres. On pourrait rapprocher cela de diverses expériences de type SEL (Systèmes d'Echanges Locaux), m^me si ces derniers sont plus 'localisés' (géographiquement: à l'échelle le plus souvent d'une simple commune, et sociologiquement: réunissant le plus souvent de simples particuliers échangeant des services de type bricolage ou aide à la personne).

Le deuxième écueil est celui d'échanges 'hors circuit économique' que l'on a vite fait d'assimiler à du travail gris ou noir. Il n'y a pas en effet de problèmes pour facturer des travaux en euros ou en dollars. Mais si l'on se met à facturer dans une monnaie sans existence légale, en WIR ou en grains de blé, comment taxer cet échange. Il y a bien sûr des solutions, on peut imaginer une conversion fiscale entre des WIRs et des francs suisses, afin de permettre à l'Etat de prendre sa part à des transactions dans lesquelles il n'a joué aucun rôle. Mais dans ce cadre le roi apparaît nu. a quoi sert l'Etat dans ce cas. De plus tout Etat, en particulier l'état français, est paranoïaque. Pour lui, tout citoyen est un fraudeur en puissance. Alors, des échanges monétaires sans l'Etat, vous n'y pensez pas. On préfère donner cette possibilité de création monétaire à des banques officielles, qui manient, elles, l'escroquerie à grande échelle. On peut toujours les re-nationaliser, après tout. Cela ne change évidemment pas le montant des escroqueries ou des erreurs de gestion, montant astronomique comme on l'a vu plus haut.

Affaire à suivre donc...

samedi 7 février 2009

crise economique et protectionnisme

Comme je l’ai écrit dans un précédent billet, sur lequel je ne reviendrai pas ici, les mesures annoncées par N. Sarkozy dans l’émission « Sarkozy face à la crise » me semblent classiques, cohérentes, mais insuffisantes.
Comme l’a redit fort justement (cf. Le Figaro) Villepin le 7/02/2009, après N. Sarkozy d’ailleurs, nous sommes face à « une crise sans précédent, d'une profondeur inouïe, qui va tout changer, en particulier la hiérarchie des Etats dans la nouvelle donne internationale». Il conviendrait donc, ajoute Villepin, d’inventer une véritable « rupture » par rapport aux mesures classiques envisagées.

Une relance par la consommation, avec les nouveaux moyens que je propose, dont l’instauration d’un Revenu Minimum de Dignité universel (625 euros mensuels pour chacun de nos compatriotes) me semble de fait de plus en plus indispensable.

Mais ce n’est pas sur ce point, abondamment commenté par ailleurs, en particulier sur le site « contre-feux » et sur mon blog personnel (http://eco-socio-techno.blogspot.com), que je voudrais revenir ici.

Je vais d’abord reprendre une des mesures les plus concrètes annoncée par N. Sarkozy lors de l’émission précitée, celle concernant la disparition de la Taxe professionnelle.

Taxe professionnelle et protectionnisme.
En fait, cette taxe, qui n’existe sous cette forme qu’en France, est presque une mesure protectionniste à l’envers, au sens où elle pénalise les entreprises françaises vis-à-vis de l’ensemble des entreprises européennes. L’Elysée estime ainsi que sur les 1000 euros de différences de coût entre une voiture produite en France et la même voiture produite en Europe de l’Est, un bon tiers est lié à cette taxe. Il est sûr que la disparition de cette taxe « anti-française » ne va pas faire plaisir à la Tchéquie ou à la Roumanie. Est-ce une mesure protectionniste parce qu’elle est anti-anti-protectionniste, et qu’elle gomme ainsi une différence qui nuisait évidemment à la compétitivité des entreprises françaises ? Je laisse au lecteur le soin de juger.

La seule chose évidente que l’on peut dire, c’est que la concurrence actuelle sera évidemment modifiée, au profit des entreprises françaises. Que ces 8 ou 18 milliards soient difficiles à remplacer, du point de vue des collectivités locales, est évident, mais en tant qu’économiste il me semble que la première question qu’il faudrait se poser est la suivante. Est-ce que la suppression de cette taxe professionnelle sera efficace, au sens où elle apporterait à la France, et pas seulement aux collectivités locales, plus de 8, ou 18 milliards d’euros ? Si oui, c’est une bonne mesure du point de vue de la compétitivité française, si non, c’est une mauvaise mesure. Mais, encore une fois, cela impacte les règles de la concurrence, donc des esprits chagrins pourraient se plaindre des effets protectionnistes de cette mesure.

Protectionnisme et concurrence.
Plus généralement, si l’on prend comme définition ‘large’ du protectionnisme toute mesure ou toute idée tendant à renforcer la compétitivité d’entreprises d’un pays donné, il est clair que toute tentative de relance ‘individuelle’, locale, nationale, de sortie de crise est protectionniste, puisqu’elle tend à modifier la place économique d’un pays dans le concert des nations.

D’un pur point de vue libéral, ce que je ne suis pas vraiment sur ce point, toute mesure ‘patriotique’ est condamnable, les libéraux et marxistes se retrouveraient d’ailleurs sur ce point, pour des raisons antagonistes.

Vive la libre entreprise diraient les premiers, et abolissons donc toutes les taxes particulières et toutes les frontières. Vive le libre travailleur diraient les seconds, et abolissons donc les frontières et toute différence de rémunération entre eux. Et ne parlons pas des consommateurs-citoyens, qui en tant que citoyens sont éminemment protectionnistes, pour sauver leurs emplois et donc leurs revenus, et en tant que consommateurs ne se privent pas d’acheter chinois.

Je propose donc ici une définition plus stricte, et donc plus opérationnelle, de la notion de protectionnisme, qui recouvre la notion de concurrence ‘éthique’. C’est une notion relative, hélas, car cette définition fait référence aux lois de la concurrence telles qu’elles sont couramment acceptées.

Protectionnisme éthique.
Lorsque le monde entier, mondialisation oblige, était en croissance, entre 2% pour la vieille Europe et 10% pour les pays émergents, on ne se posait pas vraiment la question d’une concurrence loyale ou éthique. Bien sûr, les conditions de travail dans ces différents pays, et l’environnement social chinois ou indien, n’étaient sûrement pas semblables à ceux de la vieille Europe, et encore moins à ceux de la France. On pouvait même se dire qu’il était ‘normal’, après plusieurs siècles de domination de l’occident (en rangeant le japon dans cette dénomination), que de nouveaux pays entrent en bonne place dans le concert des nations.
Leur développement extrêmement rapide pouvait inquiéter, et le déficit croissant de la balance commerciale française devenir de plus en plus préoccupant. Mais, après tout, c’était vivable.

Mais lorsque le taux de croissance de l’économie mondiale tend vers zéro, et lorsque celui de l’occident devient largement négatif (on parle de moins 2 à moins 3 % pour 2009, peut être pire par la suite), la donne change complètement. On veut bien stabiliser notre niveau de vie, mais assurément pas le diminuer, d’autant plus qu’il ne faut pas le nier, c’est sans doute les plus faibles qui seront touchés en premier.

Je ne suis pas sûr que la France, ou même l’Europe, soit en mesure d’exiger qu’on applique aux travailleurs chinois, indiens, mauritiens ou malgaches les mêmes normes de protection sociale qu’au travailleur européen moyen (sans même parler des fameuses 35 heures françaises). Mais j’avoue que je n’aurai aucun état d'âme ni souci, déontologique, éthique ou autre, si l’Europe en général, et la France en particulier, augmentait de façon drastique les taxes concernant tous les produits en provenance de pays « arriérés socialement ».

Si l’on considère en effet que la concurrence, pour être loyale, doit s’effectuer dans des conditions comparables, il est clair que la compétition actuelle n’est pas loyale. Prendre des mesures de protectionnisme social – qui ne doit être justifié que par des considérations sociales, certaines entreprises de pays émergents pouvant fort bien être plus efficaces que les nôtres, indépendamment de leurs conditions sociales – me semblerait donc tout à fait normal.

Les inconvénients d’un protectionnisme social.
Comme je l’ai dit plus haut, de nombreuses entreprise multinationales, en particulier celles qui ne pensent qu’à délocaliser et qui n’ont de ‘national’ que le nom, ou parfois que le siège social ne peuvent que s’opposer au protectionnisme, social ou non. Pour eux, un sou est un sou, qu’il soit chinois, européen ou américain.

Ce sont donc ces entreprises là qui hurleront le plus fort contre de telles mesures, car ce sont elles qui ont le plus à perdre, au moins sur le court terme. La mondialisation, telle qu’elle s’est développée depuis une dizaine d’années, n’est pas une mondialisation poussée par les états – à l’exception notable près de la Chine, ou d’autres pays pas vraiment démocratiques – mais bien par les entreprises, nolens volens, ainsi d’ailleurs que par les consommateurs de ces mêmes pays.

A ce sujet d’ailleurs, les consommateurs ne sont pas nécessairement prêts à accepter une TVA sociale qui augmenterait tellement les prix des biens de consommation courante (en particulier ceux du secteur textile et ceux du secteur jouets) en provenance de l’extrême orient que les produits européens, voire français, redeviendraient rentables.

C’est au bon sens de reprendre tous ses droits.
Mais si la crise peut avoir un côté positif, c’est bien celui d’avoir remis en exergue cette locution de bon sens : « on ne peut avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre », on ne peut vouloir à la fois acheter bon marché à l’étranger – du fait des bas salaires qui y sont pratiqués – et penser que cela n’aura aucune répercussion sur l’emploi et les salaires domestiques. Il est vrai que les tenants du commerce équitable et les promoteurs d’un développement durable avaient commencé à faire entendre, très timidement, leurs voix en ce domaine. Mais il fallait peut être une crise mondiale pour comprendre que le monde ne pouvait continuer ainsi, crise financière ou pas crise financière. Je n’irai cependant pas jusqu’à remercier les spéculateurs et leur avidité sans limites pour avoir été le détonateur de cette prise de conscience, les dizaines de millions de faibles et d’exclus ne me le pardonneraient pas, à juste titre d’ailleurs.

En résumé, sortir de la crise, c’est possible, avec des mesures de rupture, telles l’instauration du Revenu Minimum de Dignité (qui n’a rien à voir avec l’augmentation du SMIC, impossible à demander à la plupart de nos entreprises, déjà exsangues) et la mise en œuvre, à l’échelon européen si possible, d’un protectionnisme social. Nos gouvernants auront-ils la sagesse d’être ‘révolutionnaires’ dans leurs décisions, je ne peux que l’espérer.

vendredi 6 février 2009

N. Sarkozy face à la crise... trop classique

La relance Sarkozy, classique, cohérente, mais insuffisante.
Ayant écouté avec attention, comme des millions de français, l’émission « N. Sarkozy face à la crise », les mesures annoncées m’ont paru cohérentes, innovantes parfois, mais imaginées dans un cadre trop classique, une relance par l’investissement, associée à des mesures sociales relativement importantes.
N’étant ni extrémiste ni idéologue (du moins, je l’espère), je souhaiterai évidemment que ces mesures suffisent pour arrêter la spirale dépressive de l’économie française – et des français – mais je crains fort que ce ne soit pas le cas.

Loin de moi l’idée de prêter des arrière-pensées aux initiateurs de ce plan. Ce sont sûrement des gens compétents, et je n’ai aucune raison de mettre en doute leur honnêteté, ou leur désir sincère de venir en aide à nos compatriotes, et en particulier aux plus faibles d’entre eux. Les mesures prises en direction du chômage partiel, ou des jeunes jamais encore employés, ont évidemment une portée sociale indiscutable.

Face à une crise mondiale, il est nécessaire d’aller beaucoup plus loin.
La plupart des commentateurs et experts économiques comparent, au mieux, la crise actuelle à la crise de 1929, situation aggravée par le phénomène de la mondialisation, le monde entier étant touché par ces mouvements de récession. Les mesures ‘classiques’ à l’époque avaient mis une dizaine d’années – et encore – pour remettre le système sur ses rails. Certains historiens pensent d’ailleurs que la guerre de 1939-1945 en était une des conséquences, quelle que soit la folie d’Hitler et la mégalomanie de Staline.

Les interrogations et les querelles d’experts actuelles reposant sur le même débat ‘classique’ « Consommation vs Production », ou « Offre vs Demande », je crains donc que la sortie de crise risque d’être aussi douloureuse que celle de 1929, même si on peut espérer que nos gouvernants et nos experts soient plus attentifs qu’alors à l’impact des mesures proposées, et plus susceptibles de s’ajuster plus rapidement aux aléas de la conjoncture, du fait aussi des moyens d’information mis à leur disposition.

Du pain pour tous …
Comme vu dans un précédent billet, la CGT réclamait du pain et du travail pour tous. Le travail, je ne sais pas si c’est vraiment possible, mais du pain (et un toit) pour chacun, et des activités pour tous, activités marchandes ou non marchandes, ce n’est pas seulement souhaitable, c’est impératif. Dans un pays comme la France, il serait scandaleux qu’il en soit autrement.

Consommer plus pour produire plus.
La première conséquence économique du RMD (Revenu Minimum de Dignité) est d’assurer une stabilité minimale – que certains jugeront insuffisante – à la ‘demande solvable’ de chacun de nos concitoyens : 1250 euros pour un couple sans enfants, la même chose pour une femme seule avec deux enfants, s’ils sont garantis à vie, cela peut changer quelque peu la donne.

Je ne suis pas contre la formule « travailler plus pour gagner plus », même si je préfère la formule « travailler mieux pour produire mieux », mais dans ces temps de récession, il me semble que le cycle infernal, défiance-baisse de la consommation-baisse de la production-crise doit à tout prix être brisé. Lorsque l’on a peur, on ne se rue pas dans les magasins pour acheter, on essaye de survivre, quitte même à épargner, lorsqu’on le peut encore, en vue d’un contexte futur que l’on peut craindre encore plus difficile. Lorsque la production industrielle s’effondre de 10%, lorsque le chômage s’aggrave de 220 000 personnes en 4 mois – en dépit des mesures de chômage partiel, et même si c’est pire en Espagne ou en Italie – il n’y a vraiment pas de quoi faire la fête. Les dépenses d’impulsion chères à nos ‘marketteurs’ ne sont plus d’actualité.

Pour une relance ‘révolutionnaire’ de la consommation.

La relance de la consommation, mais une relance ‘révolutionnaire’, pas à l’ancienne, une relance garantie par un pouvoir d’achat minimal stable me semble donc, encore et toujours, indispensable.
Il s’agit non seulement d’anticiper sur la sortie de crise, mais de la susciter, en donnant de l’argent – la création monétaire, si elle est raisonnée, et donc raisonnable, c’est fait pour anticiper sur une croissance future – à ceux qui sont le plus susceptibles non seulement d’en avoir un besoin impératif mais aussi de l’utiliser très rapidement. C’est l’objectif du RMD, qui en période pleine devrait concerner l’ensemble de la population française, mais qui dans une période transitoire pourrait être affecté en premier aux plus faibles et aux plus démunis.
Si la consommation augmente, certaines chaînes de production vont être relancées, le chômage partiel diminuera, certains emplois pourront même être recréés, même si je ne crois pas vraiment à un chômage à taux zéro dans un avenir prévisible, d’où mon bémol au slogan de la CGT.

N’étant pas totalement candide, je ne suis pas sans savoir qu’une telle mesure – permanente et non transitoire, cette permanence est indispensable si l’on veut restaurer la confiance, indispensable pur le bon fonctionnement de tout système socio-économique – va attirer de multiples critiques, concernant en particulier le déficit commercial et le déficit budgétaire.

Quid des déficits ?
En dépit d’une croissance encore faiblement positive, le déficit commercial s’est encore accru en 2008 de 15 milliards d’euros, pour atteindre près de 56 milliards. Certains bons esprits affirment, données économétriques à l’appui, que toute consommation supplémentaire irait pour les 2/3 à l’étranger, contre seulement 1/3 pour les entreprises françaises. Les statistiques servent peut être à éclairer le passé, surtout lorsque celui-ci est stable, mais pour prévoir l’avenir, il en va tout autrement.

Raisonnons donc par l’absurde. L’avenir sera pour partie ce que nous déciderons collectivement d’en faire. C’est vrai pour le réchauffement climatique, c’est vrai pour le développement durable, c’est aussi vrai, partiellement du moins, pour la situation économique de notre pays, cinquième puissance mondiale selon notre président lui-même.

Le RMD étant adossé sur le PIB, et donc, rapidement dit, sur la production des entreprises françaises, chacun comprendra que c’est cette production française qu’il faut privilégier, si l’on veut pérenniser le niveau proposé du RMD (25% du PIB moyen). Est-ce que cela changera la donne ? Nul ne peut le dire avec certitude, on peut seulement l’espérer. Mais vu que le déficit commercial se creuse depuis 4 ans, en période de vaches de moins en moins grasses comme en période de vaches maigres, autant essayer des mesures vraiment nouvelles et originales, surtout lorsqu’elles ont pour objectif premier de redonner Dignité et Espérance aux millions d’exclus.

Le déficit budgétaire de la France, s’il sera impacté initialement par l’instauration du RMD, puisqu’il faudra trouver initialement 100 à 200 milliards d’euros, ne devrait pas augmenter à moyen terme.
De fait, le financement demandé correspond à une simple avance, puisque le RMD sera, en année pleine, financé entièrement par un prélèvement de 30 à 33% sur les ‘revenus gagnés’, dans un contexte, espérons le, de croissance retrouvée. Précisons encore que si l’on passe d’une récession de 2% à une croissance de 2%, sur les trois prochaines années (c’est mon estimation optimiste de la durée ‘normale’ de la crise, si l’on se contente des solutions ‘classiques’), on gagne ainsi 4 points en moyenne de PIB, soit 72 milliards par an sur 3 ans.

Sortir de la crise, c’est donc possible. Nos gouvernants auront-ils la sagesse d’être ‘révolutionnaires’ dans leurs décisions, je ne peux que l’espérer.

vendredi 30 janvier 2009

Pouvoir d'achat et emploi vont de pair

Pouvoir d’achat et emploi vont de pair.
Je suis rarement d’accord avec la CGT, et en particulier avec ses slogans. Mais les faits sont là. La France s’enfonce de plus en plus vite dans une crise globale, et bientôt plus personne ne va pouvoir se risquer à en prévoir le dénouement, et encore moins contrôler son évolution.

Chacun s’est déjà exprimé sur les causes, réelles ou supposées, de cette crise, en y mêlant plus ou moins subtilement sa propre idéologie. Mais désigner des responsables – spéculateurs avides, banquiers irresponsables, capitalistes sans scrupules, syndicalistes corporatistes, anarchistes sans projets, gouvernants aveugles, collaborateurs paresseux, manageurs incompétents, j’en passe sûrement – ne nous avance pas vraiment, la nature humaine étant ce qu’elle est.

Du pain et du travail pour tous.
Je vais plutôt repartir du dernier slogan de la CGT : du pain et du travail pour tous (en oubliant ‘juste’ l’idéologie sous-jacente : mort aux patrons), car il correspond, je pense, à la fois à un véritable objectif, et à une sortie de crise pour tous.

Soyons clairs. Il ne s’agit pas de se rallier à une théorie économique quelconque – mes billets précédents ont tenté de montrer que l’économie n’était pas une science – et donc d’appeler les mannes de Keynes ou de Marx ou de Schumpeter à la rescousse, mais de partir du constat que chacun peut faire.

La production industrielle a diminué en France de plus de 13%, les capacités automobiles sont sur-excédentaires, le chômage est en train d’exploser, la récession annoncée pour la France dépassera 1% (et sûrement plus, si rien n’est fait), en Allemagne et en UK on annonce plus de 3% de récession, la croissance de la Chine va passer de 10% à un petit 2%.

Les réformes (nécessaires) envisagées ne sont pas d’actualité.
Chacun sent bien que cela ne peut durer. Je ne suis pas contre la majorité des réformes annoncées pendant la campagne présidentielle. Mais continuer à annoncer imperturbablement un train de réformes gouvernementales qui n’auront aucun effet économique à court moyen terme, en dehors d’exaspérer et d’angoisser un peu plus les français, est une grave erreur.

Que l’on pense, ou non, que les structures actuelles de la France sont obsolètes et archaïques n’a donc pas beaucoup d’importance « ici et maintenant ». Il s’agit de rendre enfin de l’espoir aux millions de français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, aux millions de travailleurs pauvres, aux millions de chômeurs, cela me semble être le devoir de tout gouvernement digne de ce nom, qu’il soit de droite, du centre, ou de gauche.

Un jeu pitoyable entre les banques et l’état.
L’état dit prêter de l’argent aux banques, les banquiers répondent qu’il leur faut regonfler leurs fonds propres (dilapidés par qui ?) avant de pouvoir prêter à « l’économie réelle », pendant que les français regardent, scandalisés, les montants colossaux que cela représente.

« Aboule le fric » a-t’on envie de hurler. Au lieu de cela, l’Elysée fait les gros yeux, et demande aux patrons des banques un peu de retenue dans leur rémunération pharamineuse. La solution, juridique ou non, était cependant simple : les banquiers qui ont failli doivent être licenciés. Un bon patron doit être bien payé, un mauvais, dehors. Qu’ils aillent dont porter plainte après cela, leurs comptes seront enfin mis en évidence, et leurs erreurs de gestion aussi.

Une relance économique indispensable, consommation et investissement.

Les salaires ne peuvent sans doute pas être augmentés de façon globale par des entreprises déjà exsangues, contrairement à ce que suggère la CGT. Il est pourtant indispensable de relancer le pouvoir d’achat, en reprenant cette fois la demande de ce syndicat.

Au lieu donc de prêter, ou de donner, des dizaines ou des centaines de milliards aux banques – qui tels Harpagon se contentent de les thésauriser – donnons les directement aux français, sans passer par les entreprises. C’est le but du RMD, 35 milliards par mois, ce n’est pas rien, mais en substitution à beaucoup d’aides sociales, et en complément de salaires, cela aura un impact direct et rapide sur le pouvoir d’achat, et donc le pouvoir de consommer, et, par conséquence, sur la santé des entreprises dont le carnet de commandes s’est réduit comme peau de chagrin.

Cette mesure n’aura aucun impact inflationniste, puisque les entreprises tournent à 70 à 80% de leurs capacités, et encore, et stoppera net l’évolution apocalyptique du chômage. Ces entreprises pourront recommencer à espérer dans l’avenir, du moins celles qui produisent des biens et services correspondant à ce que souhaitent acheter les consommateurs potentiels, dont le pouvoir d’achat se verra ainsi brutalement augmenter de 625 euros par mois, et ce de façon permanente.

Cela n’efface évidemment pas les faiblesses éventuelles de l’appareil productif français, en particulier au niveau des infrastructures routières, et surtout ferroviaires et énergétiques. En ce qui concerne ces investissements, l’Etat peut lui aussi intervenir de façon massive, en collaboration avec les collectivités territoriales. Mais là encore, pas besoin des banques, si elles persistent dans leur mauvaise volonté.

Trois problèmes subsistent : déficit commercial, déficit budgétaire, et traités européens.
Je reviendrai sur ces trois points dans des billets ultérieurs.

Qu’il suffise ici de dire qu’en ce qui concerne le déficit commercial, déjà abyssal, cela n’a pas vraiment empêché G.W. Bush, ni sur ce point B. Obama, de prendre des mesures de relance ‘colossales’ – même si elles ne reprennent pas l’idée du RMD.

En ce qui concerne le déficit budgétaire, il ne sera guère plus important en finançant directement les français qu’en finançant la création monétaire des banques, surtout lorsque ces dernières ne jouent pas le jeu.

Quant à la solidarité européenne et aux éventuels règlements auxquels de telles mesures contreviendraient éventuellement, deux débuts de réponse. Le RMD pourrait être institué au niveau européen (25% du PIB de chaque pays y étant consacré), et la relance de l’économie française ne peut être qu’une bonne nouvelle, si des mesures similaires sont prises au niveau européen. Il ne s’agit nullement de prendre des parts de marché à l’Allemagne ou à l’Espagne ou à l’Italie, mais de faire en sorte que l’ensemble du marché européen croisse, si possible en direction de développement durable et écologique, c'est-à-dire respectueux de l’environnement, et plus encore des êtres humains qui y vivent.

vendredi 5 septembre 2008

RSA-RMI-RMD et solidarite sociale

Depuis quelques mois, voire un peu plus d'un an - depuis que le plus ardent défenseur du concept RSA, Martin Hirsch, est entré au gouvernement (un gouvernement dit de droite, qui plus est, quelle horreur!) - le problème de la solidarité nationale envers les plus démunis est relancé.
Peut-on, sans avoir un double langage, demander à ce que l'on travaille davantage, ou mieux - en principe pour gagner plus - et dans le même temps se préoccuper de ceux qui sont restés au bord de la route.

Certains ont déjà tenté de répondre à cette question. Il en est ainsi de Lionel Stoléru, dont le concept d'impôt négatif pour les plus pauvres avait donné naissance il y a 20 ans, au R.M.I., Revenu Minimum d'Insertion, dont lui-même déplorait la présence du "I". Cet "I" avait-il été rajouté pour faire croire aux plus crédules que ce R.M.I. était destiné à mettre un pied à l'étrier - celui de l'emploi - à ses bénéficiaires, je ne sais? En tout cas le mécanisme d'insertion tant recherché n'a pas vraiment fonctionné.

Je suis très loin de partager toutes les idées de cet économiste qui se définit lui-même comme de centre gauche "Strauss-Kahnien", mais les économistes qui pensent "social" sans être schizophrènes, ce n'est pas si fréquent. Retenons simplement que pour Stoléru, père putatif du RMI, le RSA, c'est le RMI entré dans son âge adulte. Le gros plus du RSA serait que le "I" de RMI était, au mieux, trop passif, et, au pire, un (pieux?) mensonge, alors que le "A" du Revenu de Solidarité Active est plus efficace et mobilisateur, puisque Actif. Pour en être bénéficiaire, il ne suffit pas de demander, il faut Agir, du moins est-ce l'idée.

Pour les purs sociologues, aurais-je besoin d'ajouter "de gauche", puisque c'est presque un pléonasme, le phénomène de l'exclusion est un phénomène inhérent à notre société libérale, ou ultra-libérale suivant que l'on veuille, ou non, enfoncer le clou.
Plus précisément, on ne peut bien sûr qu'être d'accord avec Paugam lorsque il évoque à la fois l'individualisme et les nécessités de complémentarité qui caractérisent notre société. C'est ainsi qu'il rappelle que depuis l'éclosion de la sociologie en tant que discipline autonome, à la fin du XIXème siècle, la tendance vers un individualisme de plus en plus prégnant "repose en réalité sur le fait qu’en dépit de leur plus grande autonomie, les individus sont [de plus en plus, B.L.] complémentaires les uns des autres".

Mais de là à dire que ce qui différencie le libéral (grand teint, ou ultra) de l'homme –ou la femme - de gauche, serait que le premier ne pense qu'à l'individu, et que le second ne pense qu'au groupe, ou à la société en général, il y a plus qu'un pas, que je ne franchirai pas pour ma part.

Loin de moi l'idée de me lancer dans un débat pseudo-philosophique du type de la préséance entre l'oeuf ou la poule. Les deux positions extrêmes sur l'individu vs. la société me semblent plus idéologiques que véritablement scientifiques.
De fait, il est clair - du moins je l'espère - que personne n'ignore que tout individu, à l'exception sans doute de quelque ermite perdu dans le Hoggar ou le Tibet, vit en société, et qu'il a donc nécessairement des relations avec ses semblables.
Que ce soit l'homo economicus, qui vit, ou survit, grâce à des échanges avec d'autres individus, ou l'homo sociologicus, qui a besoin pour s'épanouir culturellement et spirituellement de contacts avec d'autres, aussi misanthrope soit-il, il n'y a pas d'individu isolé.

La véritable question consiste, je pense, à s'interroger sur la place de chaque individu dans la société, dans notre société.
Sans trop caricaturer, j'espère, je dirai que la démarche dominante en sociologie- née je le rappelle à partir d'intuitions extraordinaires de Marx, dont certaines ont encore toute leur valeur- fait jouer un rôle primordial à la société. Ainsi d'ailleurs, et c'est là que l'on rejoint les conceptions sociologiques actuelles, qu'à ses mécanismes de reproduction "en l'état" (reproduction simple ou élargie pour reprendre les termes de Marx). Les individus, quel que soit leur statut, sont liés, voire aliénés, par un concept englobant qui les dépasse, la Société avec un grand "S".
Même le capitaliste, le fameux "homme aux écus", n'est, sur le plan spirituel s'entend, qu'une pauvre marionnette, dont le destin est d'exploiter de plus en plus son prochain, s'il veut survivre en tant que capitaliste. De l'autre côté, le prolétaire, qui se décompose, de nos jours, en celui qui peut encore vendre sa force de travail et en celui qui vit de subsides ou de petits boulots, en tant que représentant de la non moins célèbre armée industrielle de réserve (cf. Boukharine).

Si l'on retient ces prémisses, il est clair que le phénomène d'exclusion, surtout si l'on en recherche ses causes premières essentiellement dans la sphère économique, est inhérent au mode de fonctionnement capitaliste. Ce qui implique que les éventuels remèdes que l'on peut y apporter, en l'état actuel de notre société, ne peuvent être que des pis-allers, dans l'attente du grand soir, celui de l'avènement de la révolution prolétarienne cher à l'ami Besancenot.

A l'opposé de cette position, nombre d'économistes, du moins ceux qui ne se cachent pas d'être libéraux, s'efforcent de distinguer, au moins sur le plan théorique, le problème de la production (des richesses) de celui de la répartition-consommation. Chaque individu a lui aussi son rôle dans la société, même Karl Marx en conviendrait. Mais c'est évidemment sur le ou les degrés de liberté de cet individu, et sur les contraintes ‘de classe’ que les avis divergent. Pour les plus ou moins libéraux, les individus ne sont pas uniquement contraints par la société, ils ont aussi leur mot à dire.
N'est certes pas Napoléon, Churchill, Bill Gates ou Steve Jobs qui veut, mais certains individus ont plus d'influence que d'autres, et peut être aussi plus de degrés de liberté.
On ne naît pas, ou moins pas nécessairement, riche ou pauvre, capitaliste ou prolétaire, même si le passage d'une catégorie à une autre n'est pas toujours facile. En fait, la vision extrême, voire caricaturale, de cet état de pensée, celui qui voit l'individu intrinsèquement libre et responsable de son propre destin, est ce qu'il est convenu d'appeler le rêve américain. Aux Etats-Unis, chacun imagine, depuis le livreur de pizza jusqu'au golden boy, de l’immigré lation-américain jusqu’au descendant des pionniers du Mayflower, qu'il peut changer son histoire, son destin, voire celui du monde. Ce n'est qu'un rêve, bien sûr, mais qui est très ancré dans la conscience individuelle et dans la mémoire collective de ce peuple que l'on a tant de mal à comprendre dans notre "vieille Europe". Le patron d'Apple, Steve Jobs est admiré aux USA, celui de L.V.M.H.,Bernard Arnault, est essentiellement jalousé en France.

Tout ceci nous ramène à la question essentielle, celle qui porte sur l'exclusion, et sur ses éventuels remèdes. Il me semble clair que cette exclusion se réfère nécessairement à des phénomènes de groupe et d’appartenance, ou de non-appartenance, à un groupe. On peut être exclu d’un jeu, d’un sport, d’un stade, d’un musée, d’une école ou d’une université, voire d’un pays, soit parce que l’on n’a pas pu y entrer, soit parce que d’autres individus, ou certaines règles, explicites ou implicites, vous en ont empêché, quand ce ne sont pas ces deux raisons à la fois. C’est ainsi par exemple que la proportion de fils d’ouvriers entrant à HEC a été divisée par 4 en trente ans, alors que la proportion d’ouvriers en France, si elle a nettement décru, ne l’a pas fait dans les mêmes proportions.

Mais, puisque nous parlons ici de RMI et de RSA, nous allons nous limiter ici au phénomène d’exclusion du monde du travail, en nous posant la question fondamentale suivante : le RSA vaut-il mieux que le statu-quo, à savoir le RMI et les différentes aides associés. Une question subsidiaire pourra être : si le RSA est une bonne idée, la méthode retenue pour le financer est-elle la meilleure ?

Partons d’abord du constat. Entre deux millions (chiffre officiel du chômage) et cinq millions (chiffre avancé par certaines ONG) d’individus se retrouvent exclus, complètement ou partiellement, du monde du travail. Ce qui a deux conséquences évidentes : un problème de repère par rapport à soi-même et à une société où le regard de l’autre a vite fait de vous pulvériser, et un problème de revenu, ne fut-ce que pour survivre.
Le RSA va-t-il améliorer la situation, à la fois individuellement et collectivement ?

Pour l’individu qui est actuellement au RMI, et qui pourrait grâce à cela trouver, ou retrouver, du travail, certainement, puisque les deux conséquences de son état précédent d’exclusion seront en partie gommées.
Non seulement il retrouvera une certaine place dans un système dont il se sentait, ou dont il était, exclu, celui du monde du travail, mais aussi il percevra une rémunération supplémentaire. Sur ce point particulier, il pourrait sans doute y avoir consensus, même si certains pensent que comme cette mesure reste de l’assistanat, plus ou moins déguisé, ce n’est pas une bonne méthode : mais c’est plus une position de principe qu’une véritable critique constructive.

Un problème beaucoup plus sérieux, pour lequel je n’ai hélas aucune réponse définitive, concerne l’éventuel effet d’aubaine, ou de remplacement.
Certains experts estiment, ou feignent de croire, que cette mesure, présentée comme sociale et destinée aux plus défavorisés de notre société, va en effet profiter essentiellement aux entreprises- ce qui serait un moindre mal, vu l’état actuel de déliquescence de notre économie - et plus particulièrement à leurs patrons.
Ce nouveau RSA interviendrait pour polluer un peu plus encore le marché du travail, et permettrait à des patrons peu scrupuleux – là encore pour une certaine pensée de gauche, c’est presque un pléonasme – de faire travailler davantage d’intérimaires. Et ce, à des salaires plus bas et/ou à temps partiel, puisqu’ils n’auraient plus en fait qu’à verser un complément de revenu, en sus du RMI. Qui plus est, les nouveaux embauchés, travailleurs mais toujours pauvres, pourraient diminuer leurs exigences de rémunération puisqu’ils auraient encore le RMI en complément. D'où l'aubaine annoncée, ou prédite, pour les entrepreneurs concernés.

J’avoue que sur ce point je suis bien incapable de répondre. Je pense qu’il pourra effectivement y avoir un certain nombre de cas de cette sorte. Mais de là à dire qu’au niveau global, cette tendance augmentera le chômage, alors que le RSA a pour objectif second de le faire diminuer – et pour objectifs premier de redonner de la dignité et du pouvoir d’achat à ses bénéficiaires – je pense que là encore il y a un pas idéologique à ne pas franchir allègrement.
Je suggèrerai de regarder la situation de très près, en essayant de se baser sur des indicateurs fiables, qui pourraient faire l’objet d’une surveillance périodique confiée à un observateur tri-partie : députés/patrons/syndicats. En conclusion provisoire, je ne suis pas sûr que le RSA soit la panacée, mais je pense que ce devrait améliorer la situation actuelle.

En ce qui concerne la façon de le financer, je pense que c’est évidemment à la collectivité de le faire. Le choix a été fait de faire payer les rentiers, petits ou grands. Pourquoi pas, mais dans ce cas je pense que le bouclier fiscal ne devrait pas jouer, et que les grosses fortunes ne devraient pas être exclues de cet effort de solidarité.

En épilogue de ce long billet, je voudrai simplement suggérer une toute autre solution à ce phénomène d’exclusion. J’avais suggéré cette idée il y a une douzaine d’années, d’autres l’ont repris sous d’autres formes, voire l’avaient précédé avec d’autres terminologies. Je veux parler du Revenu Minimum de Dignité, RMD, terme que je préfère à celui de Revenu Minimum d’Existence.
D’un point de vue concret, ce Revenu Minimum de Dignité remplacerait toutes les allocations sociales, qu’elles soient liées ou non au travail ou à son absence.
Il serait attribué à tout citoyen français. Ce revenu correspondrait au quart du revenu moyen, c'est-à-dire au quart du PIB par habitant. Le calcul est simple.
Le PIB français sera en 2008 d’environ 1950 milliards d’euros, ce qui ramené à 65 millions d’habitants correspond à un PIB par habitant de 30000 euros, ou à un PIB mensuel de 2500 euros, que l’on prendra ici pour base de calcul de revenu moyen.
Cela donnerait ainsi un RMD de 625 euros mensuels par personne– cela peut évoluer en fonction des conditions de croissance de la France, le pourcentage retenu, 25%, ayant aussi pour but, en dehors d’être très concret, de mettre en valeur la solidarité de tous. 625 euros pour une personne seule, 1250 euros pour deux personnes, adultes ou non, quel que soit leur âge, et ainsi de suite.
C’est déjà au dessus du RMI, I de pseudo-insertion, devons nous le rappeler. La notion d’assistance n’existe pas dans de RMD, puisque personne n’en est exclu, ce qui est une autre façon de dire que tout le monde est assisté, puisque tout le monde en bénéficie.

Son financement, là encore, est très simple.
Au dessus de ce RMD, tout revenu supplémentaire est taxé, de façon strictement et directement proportionnelle.
Pour ceux qui seraient en délicatesse avec les fractions, dire que chacun va percevoir 25% du revenu français, sans travailler, signifie que le financement devra correspondre à 33% de tous les revenus autres que le RMD.
Là encore, la simplification, en dehors de permettre l’économie de dizaines de milliers de contrôleurs vérifiant les barêmes et les conditions de perceptions des dizaines d’allocations diverses et variées qui font les délices ou les affres de l’administration française, a un objectif pédagogique très clair. Il s'agit de montrer la solidarité de la nation française à l’encontre de l’ensemble de ses ressortissants.
Vous ne travaillez pas. Vous recevez comme tout le monde le RMD. Vous travaillez. Pour trois euros gagnés, un euro va au fonds de solidarité. Vous ne voulez pas entrer dans le système économique, et vous préférer flâner. Pourquoi pas! Vous voulez davantage de pouvoir d’achat. Là encore, très bien aussi! Vous serez payé à votre mérite, en fonction uniquement de vos compétences, vos besoins de base étant déjà en grande partie satisfaits par le RMD. Pensez : un couple, avec deux enfants, c’est 2500 euros mensuels, nets d’impôt sur le revenu. Vos choix de vie deviennent de véritables choix.

Trop simple ? Je ne sais pas. En tout cas, je ne désespère pas de voir une telle mesure s’imposer un jour, car elle me semble conforme au bon sens et au sentiment de justice que tout être humain a au fond de lui-même.