mercredi 18 juin 2008

A nouveau la question des retraites: la solution est plus sociétale qu'économique

Suite à mon premier billet sur la question, un lecteur, plus interrogatif que critique, m'a posé la question qui tue: que faut-il faire ?
Et il est bien vrai qu'en relisant mon billet, je me suis aperçu - je m'en doutais un peu, il est vrai - que je posais plus de questions que je n'apportais de véritables réponses.
Résumons-nous.

Sur le plan purement comptable, ou économique – toutes choses égales par ailleurs – le fait que le pourcentage d’actifs potentiels, ceux qui ont entre 20 et 60 ans – ceux qui ne sont ni ‘juniors’, ni ‘seniors’ – n’ait pas varié sur les 20 dernières années,, et ne variera sans doute pas beaucoup d’ici 2030, montre que la question du financement des retraites n’est pas LE problème fondamental, A CONDITION bien sûr que les actifs (réels, et pas uniquement potentiels) acceptent qu’une partie de la croissance, même minime, serve à financer le nombre croissant de retraités. Sous réserve aussi, bien sûr, que la croissance continue à être, bon an mal an, aux alentours de 2,2 %.

Le problème réel qui me semble beaucoup plus inquiétant, c’est que, à côté du nombre de plus en plus important de seniors – ce qui peut apparaître comme une bonne nouvelle, au moins pour les seniors (que nous avons tous vocation à être, plus ou moins rapidement) – le pourcentage de juniors, les moins de 20 ans, est en constante diminution : arithmétiquement, bien sûr, c’est ce qui explique la stabilité de la proportion d’actifs, c'est-à-dire de ceux qui financent, directement ou indirectement, les ressources des inactifs – retraites pour les seniors, apprentissage et éducation pour les plus jeunes.

Même si cela peut passer pour du simple bon sens - voire une lapallisade – le fait qu’il y ait proportionnellement de moins en moins de jeunes dans un pays, ou une société donnée, ne m’apparaît pas n’avoir que des côtés positifs. Certes, l’accroissement continu de l’espérance de vie est évidemment une bonne chose, du moins tant que les personnes conservées conservent une autonomie suffisante et des conditions de vie acceptables : je ne souhaite à personne de finir sa vie avec la maladie d’Alzeihmer. Il n’empêche : une société qui n’assure pas, au moins, le renouvellement de sa population active, de ses ‘forces vives’ – ce qui est hélas le cas en Europe, et, dans une moindre mesure, en France, est une société en voie de disparition, du moins sous sa forme actuelle.

Ce n’est pas à moi, du moins dans ce billet, de déclarer s’il faut s’en réjouir ou le déplorer, mais c’est un fait indiscutable. Si les tendances démographiques actuelles – visibles depuis 40 ans – perdurent, l’européen est une espèce menacée : la nature ayant horreur du vide, la 'variété' européenne sera remplacée sans nul doute – sauf conflit ou catastrophe mondiale majeure. J’avoue qu’en tant que français, cela me préoccupe un peu, comme sans doute la grenouille gauloise pourrait s’inquiéter, si elle en avait la possibilité et l’intelligence, de son remplacement par le crapaud buffle en passe paraît-il d’envahir nos étangs.

Quoiqu’il en soit, et pour en revenir à un sujet beaucoup plus concret, et d’une actualité de plus en plus brûlante, la question du financement des retraites, j’insiste sur ce point, n’est qu’un épiphénomène, simple symptôme d’une question beaucoup plus délicate qu’aucune discussion bilatérale ou tripartite (syndicats patronat gouvernement) ne saurait régler à elle seule sur le fonds.

En effet, bien au-delà du problème du pouvoir d’achat des différentes parties concernées : personnes actives, retraités, et … juniors (ne les oublions pas, car le problème, et son éventuelle solution, vient de ce côté, trop souvent passé sous silence) se pose la question du coût sociétal de chacun, que la question controversée de la franchise médicale aurait pu mettre en lumière. Même si l’on suppose que la question du financement des retraites est réglée, de façon à ce que chaque retraité puisse bénéficier jusqu’à sa mort d’un pouvoir d’achat constant, sans prélèvement supplémentaire (en pourcentage) sur les actifs – ce que nous avons montré possible dans le billet précité – la question de l’aggravation de l’état de santé des seniors reste posée. Ce n’est pas un scoop en effet de dire que l’accompagnement médical des plus vieux est – ou devrait – être de plus en plus important au fur et à mesure de l’avancement en âge des seniors. Face à cette situation, je ne vois que trois solutions.

La première, c’est de faire appel à la collectivité – donc aux personnes actives, directement ou indirectement – pour financer ce besoin accru d’actes médicaux et, donc, de dépense de santé. Certes, cela va accroître le PIB, et certains économistes diront que ces dépenses ‘tirent’ la croissance, mais pour l’homme de la rue, celui du moins qui n’a pas perdu tout bon sens, cela apparaîtra plus discutable.

La deuxième solution, c’est de faire financer par les seniors cet accroissement de dépenses de santé. Juste ou non, cette solution diminuera évidemment le pouvoir d’achat des seniors, de la même façon que la première mesure diminuerait le pouvoir d’achat des actifs.

La troisième solution, plus insidieuse, est de soigner de moins en moins bien les personnes âgées, dont le maintien en forme s’avère effectivement coûter de plus en plus cher. En d’autres termes, de laisser faire, en feignant de croire que l’allongement de la durée de vie de nos seniors s’accompagne miraculeusement – sans efforts économiques supplémentaires – du maintien « en l’état » de la santé de ces derniers.

De fait, nous sommes face à un véritable problème, et choix, de société. Ce n’est pas vouloir noircir le tableau que de dire que l’allongement de la durée de vie des français – et, plus généralement, des européens ainsi que de la population humaine dans son ensemble, s’il ne s’accompagne pas d’un renouvellement – a minima – de la population active, pose un problème considérable, voire dramatique, de financement des dépenses de santé. Sommes nous prêts à regarder en face cette question, et à nous demander s’il faut choisir – et si l’on peut éviter de choisir - entre dépenser plus pour les jeunes, leur formation de futurs actifs, leur éducation, … et dépenser davantage pour accompagner dignement nos seniors en fin de vie. Si l’on veut faire les deux, cela demandera évidemment davantage d’efforts aux actifs, bien plus en tout cas que le ‘simple’ financement de retraites. Cela exige, de plus, beaucoup de lucidité, et plus encore de courage, à nos ‘élites’ pour annoncer à nos concitoyens que la situation actuelle est bien plus grave qu’énoncée, et annoncée.

Continuer à communiquer urbi et orbi, par médias ou politiques interposés, sur des prévisions de croissance – ou de stagnation – de façon purement quantitative, sans parler du contenu de cette croissance, est « plus qu’une erreur, c’est une faute » comme aurait pu dire Talleyrand.

Je ne suis certes pas le premier à dire que le P.I.B., indicateur statistique permettant, entre autres, des comparaisons intertemporelles et internationales, est très imparfait. Le moindre débutant en économie sait qu’un carambolage sur l’autoroute ou qu’ un accroissement d’actes chirurgicaux liés, par exemple, au cancer du sein, du colon ou de la prostate augmentent le PIB, alors qu’une promenade en forêt n’a aucun impact sur ce même PIB, et donc que le PIB n’est qu’un ersatz de ce qu’il faudrait mesurer.

Ces imperfections, connues sans doute et semble t-il oubliées encore plus vite par nos dirigeants, ne sont pas capitales en situation ‘normale’, c'est-à-dire en l’absence de bouleversements profonds, à la fois des technologies et des échanges marchands. Mais le monde est en train de changer, plus vite en 5 ou 10 ans qu’au cours du siècle dernier.

La population humaine continue à s’accroître à grande vitesse, les famines que l’on croyait appartenant à une époque révolue refont surface un peu partout dans le monde, les vérités d’hier : « vive le biocarburant » deviennent mensonge 2 ou 3 ans plus tard, le pétrole joue au yoyo, et toujours de plus en plus haut, le tiers monde arriéré devient menaçant, voire impérialiste, les avancées technologiques se succèdent de plus en plus vite. Et on voudrait encore raisonner sur les comptes de la nation comme en 1950, à l’heure même ou la pauvre Russie, ex-URSS complètement dépassée il y a 20 ans, redevient une puissance redoutable – pas assez redoutée peut être, alors qu’elle a la fois la technologie et les ressources naturelles.

Les véritables problèmes qui se posent à la société française peuvent sans doute encore être résolus, si tant est qu’on ne se réfugie pas, ou plus, derrière des concepts dépassés, et derrière des slogans de plus en plus vides de sens.

Peut-on faire l’économie d’une réflexion sur la croissance, voire sur les composants – et non seulement le niveau du pouvoir d’achat ? Peut-on laisser à des concertations syndicales ou arrangement multipartites une réflexion sur l’évolution démographique de la France, et donc sur la politique familiale ? Peut-on laisser de côté des questions concernant les biens et nuisances publiques – ce que les économistes appellent externalités – telles que l’utilisation des ressources énergétiques non renouvelables, en se contentant de réagir plus ou moins efficacement à des demandes catégorielles exacerbées par le malaise et le mal-être des professions et populations concernées, telles les routiers, les marins-pêcheurs ou encore les ambulanciers, voire le citoyen 'standard' ?

Si le problème, mal posé, des retraites et de leur financement, pouvait contribuer à se poser de telles questions, et sans doute beaucoup d’autres, de type sociétal, ce serait un mal (petit) pour un (grand) bien.

mardi 3 juin 2008

les retraites en France: peu de faits et beaucoup d'idéologie

Depuis le temps qu'on en parle, on pourrait penser avoir tout dit, et tout entendu. Et pourtant.... si les faits sont têtus, les idéologues le sont plus encore.
Partons des quelques faits connus, relativement indiscutables. Pour les éventuelles solutions, ce sera plus compliqué, et sûrement moins consensuel.
Fait n°1: l'âge officiel de départ à la retraite est passé, en France, de 65 ans à 60 ans, en 1981. Ce fut l'une des premières mesures du gouvernement Mauroy, au début du premier septennat de F. Miterrand.
Fait n°2: l'âge officiel de départ à la retraite varie entre 63 et 67 ans dans les différents pays de l'Union européenne.
Fait n°3: entre 1981 et 2007, la population française a cru de presque 10 millions, en passant, d'après les chiffres officiels de l'INSEE, de 54 millions à 63,8millions
Fait n°4: pendant ce même laps de temps, l'espérance de vie moyenne s'est élevée d'environ 6 ans, soit un trimestre par année.

Après "ces données démographiques", deux ou trois faits économiques, ainsi qu'une projection démographique (quand nous disons projection, cela signifie que cela peut être faux, mais qu'il est très probable que non).
Fait n°5: Après un taux de croissance moyen de 5,6% par an entre 1960 et 1974 (débuts de la cinquième république, le 'miracle français'), depuis 1975 (premier choc pétrolier, et début de la présidence de V.G.E.) la croissance française va s'établir en moyenne autour de 2,4%, un peu moins depuis 2001.
Fait n°6:Le partage des fruits de la croissance (très ralentie depuis 20 ans). La part des salaires dans le Revenu National, qui est restée très longtemps autour de 70% (jusqu'en 1975), pour atteindre près de 74% en 1982 (avant le premier plan de rigueur du gouvernement Mauroy) est redescendue aux alentours de 65% depuis 1989.
Projection démographique: la part des seniors (plus de 60 ans) qui est passée (c'est un fait) de 18% en 1975 à 25% en 2005 culminera à 32% en 2030, la part des juniors (moins de 20 ans) passant dans le même laps de temps de 32% à 21%, ce qui implique pour la population 'intermédiaire' (donc entre 20 et 60 ans) une certaine stabilité, puisqu'elle passera de 50 à 48%.

Que faut-il conclure de cette avalanche de chiffres?

Tout d'abord, que le niveau de vie moyen de la population française, si le rythme de croissance démographique reste ce qu'il est (croissance davantage dûe à l'allongement de la durée de la vie et à une immigration continue qu'à une forte natalité, mais peu importe ici), c'est à dire d'environ 0,3% par an, et si le taux de croissance reste dans les fourchettes envisagées (de l'ordre de 2à 2,2% par an), peut continuer à croître, lentement mais sûrement, d'environ 1,8% par an. Ce n'est pas le taux de 5% des Trente Glorieuses, mais ce n'est pas si mal.

Que devient dans ce contexte le problème des retraites?
On peut l'envisager de plusieurs manières, mais ce qui est sûr, c'est que le niveau de vie général, celui des actifs comme celui des inactifs, des juniors comme des retraités, est nécessairement lié au niveau du PIB. Si ce PIB continue à croître (en volume, c'est à dire de façon réel, en euros constants, et pas seulement en prix), le problème des retraites sera plus généralement lié au problème de la répartition du revenu national, ce qui est à la fois un problème politique, social, et économique, et donc idéologique, au sens plus ou moins noble du terme.

C'est à ce niveau, idéologique, que les choses se gâtent, si l'on peut dire. S'il y a plusieurs tendances parmi les économistes - on dit souvent que lorsque deux économistes se rencontrent, ils ont au moins trois points de vue différents, c'est tout dire - on peut, en simplifiant, considérer deux visions assez nettement différentes.
La première considère que le problème de la répartition du revenu national ne peut être séparé arbitrairement de la question de la production. En d'autres termes, la taille du gâteau dépend de la façon dont on a décidé a priori de la répartir, la bonne volonté des cuisiniers étant liée à ce que ces mêmes cuisiniers pensent pouvoir déguster de leur préparation culinaire, et donc de leurs talents et de leur travail.
La deuxième vision, assez nettement différente, consiste à dire. Faisons un gros gâteau, on verra après comment on se le répartit.

Une troisième vision, plus caricaturale, consisterait à se dire: peu importe la taille du gâteau, du moment que chacun en a une part équivalente, ou, petite variante, en a une part correspondant à son appétit: à chacun suivant ses besoins, de chacun suivant ses moyens.

Ce qu'il est important de noter, en tout cas, c'est que la question de la retraite n'est en rien liée au pseudo débat "retraite par répartition vs. retraite par capitalisation". Dans les deux cas, capitalisation ou répartition, le niveau des retraites ne dépendra pas de ce qui a été économisé dans une vie antérieure, mais de la taille présente, et future, du gâteau natiopanl. S'il n'y a plus de cuisiniers, il n'y aura plus de gâteau, et donc pas davantage de retraites. On peut certes discuter sur le fait que la retraite par capitalisation est plus individuelle, et peut être plus motivante - ce qui est possible, mais ce qui reste à prouver - qu'une retraite par répartition, plus collective.
Mais le problème majeur n'est pas là.
On revient toujours à la question de fond: le gâteau national va t-il continuer à croître?. Si oui, cette croissance dépend évidemment des actifs, la population 'intermédiaire', ceux qui ne sont ni juniors, ni seniors (en principe du moins) et qui ont un emploi.
Si les actifs acceptent qu'une partie un peu plus importante de ce qu'ils produisent effectivement, et actuellement, aille aux inactifs (une proportion un peu plus grande pour les 'seniors', une partie un peu plus faible pour les 'juniors'), le problème des retraites sera réglé.
Précisons à nouveau, au risque de lasser, que le véritable problème est bien plus celui du niveau de vie - en croissance moyenne de 1,7% - que celui des retraites. Il est clair que si les actifs veulent retrouver une croissance de pouvoir d'achat voisine de celle des années 1960 - 5 % par an - , avec une croissance de 2 à 2,2% seulement, les retraités vont souffrir.
Mais s'il y a, au contraire, un consensus national pour que le niveau de vie moyen croisse aux alentours de 1,7 à 1,8%, le problème du financement des retraites sera un problème relativement simple à régler, dès lors que - projection démographique oblige - la part des 'activables' (, nos 'intermédiaires' - cuisiniers de surcroît - les personnes ayant entre 20 et 60 ans) restant stable et voisine de 50%.
Dans ce contexte, ce n'est qu'en cas d'une diminution de la croissance, voire d'une régression, que les choses pourraient devenir difficiles.
Mais la question des retraites ne serait toujours pas la question fondamentale. L'appauvrissement éventuel de la France, ou sa place dans le concert économique des nations, et donc dans le contexte de la mondialisation, nous semblent bien plus fondamentaux. Bien plus importants, en tout cas, que la question de l'éventuel allongement de la durée des cotisations, ou qu'un relèvement très léger, mais peut être indispensable - au moins à la marge - du taux des cotisations. Certes, la proportion des retraités par rapport à celle des actifs, va continuer à augmenter. Mais, hélas, la part des juniors par rapport à celle des actifs va, elle aussi continuer à décroître, et compenser cette charge des 'vieux'. A très long terme - après 2040 ou 2050 -, le problème est beaucoup plus un problème démographique: pas assez de jeunes, qu'un problème de retraites.

mardi 27 mai 2008

Faut-il subventionner les marins pecheurs?

Si vous êtes marin pêcheur vous-même, la question ne se pose sans doute pas. Qui souhaiterait en effet travailler de plus en plus - et encore, quand les quotas de pêche fixés à l'échelon international le permettent - pour gagner de moins en moins, voire pour perdre de l'argent? Mais au delà de ce drame humain, quel est le rôle exact d'une subvention. Vu la montée inexorable du prix du pétrole et de ses dérivés, augmentation due, non à la méchanceté des hommes ou aux appétits spéculatifs de quelques uns - même si cela peut effectivement jouer - mais à l'épuisement de ressources naturelles rares, et à une demande croissante de la part de pays émergents, comme la Chine et l'Inde, peut-on raisonnablement penser que la France, ou le président français, peut réellement sauver le soldat Marin?
Rappelons ce que tout manuel élémentaire dit à propos des subventions: en tant qu'aide financière versée par l'état (donc financée par le contribuable, plus ou moins directement), elle a pour rôle, soit de venir en aide à des secteurs jugés stratégiques - je ne suis pas sûr que ce soit réellement le cas pour la pêche - soit d'aider à la reconversion d'un secteur - ce qui pourrait effectivement être le cas, si tant est que l'on parle réellement un langage de vérité, qui serait celui-là.
Oui la pêche est un secteur structurellement déficitaire, du fait d'un double effet de ciseau, des coûts en perpétuelle augmentation face à un prix international du poisson en stagnation.
Comme il est à la fois difficile, au moins à long terme, de jouer sur les coûts - pourquoi subventionner les pêcheurs, et pas les routiers, les taxis, les ambulanciers, les médecins, et plus généralement tout utilisateur d'automobile (l'état le voudrait que ses finances, nos finances, ne le permettraient pas: et puis, quelle ironie, après le Grenelle de l'environnement, financer une surconsommation de ressources non renouvelables...) - et sur le niveau des prix - le consommateur français, en cette période de vaches maigres et de pouvoir d'achat en stagnation, accepterait-il de payer plus cher que ses voisins le poisson français? - le problème semble insoluble.
De fait, la seule solution serait à creuser dans la direction suivante.
Accorder provisoirement des aides à ceux des pêcheurs qui accepteraient de s'orienter vers une consommation énergétique beaucoup moins élevée - et permettre la reconversion de ceux qui ne le pourraient ou ne le voudraient pas - tout en s'efforçant de fixer à l'échelle européenne des objectifs de moindre consommation énergétique: des quotas de consommation pétrolière en sus, ou à la place, des quotas de pêche. Les chalutiers construits il y a 20 ou 30 ans sont de véritables gouffres à mazout.
Là encore, le salut, si tant est qu'il y en ait, ne peut venir que des énergies nouvelles, renouvelables à court ou moyen terme: recours à l'énergie électrique, ou hybride, voire pour les plus gros chaluts à l'énergie nucléaire, retour parfois à la voile lorsque les zones de pêche le permettent. Voilà le langage de vérité qu'il faut tenir aux marins pêcheurs, et plus généralement à la population française, avide d'environnement, mais encore plus désireuse de son petit confort financé par les autres.
Oui le pétrole est hors de prix. Raison de plus pour essayer de s'en passer, peut être en changeant nous même notre façon de l'utiliser, et aussi en incitant l'état - des manifestations en ce sens seraient les bien venues, avec des slogans du genre, oui aux énergies renouvelables, non aux dérivés du pétrole - à développer la recherche pour d'autres sources d'énergie ou de transport, mais non pas en baissant fictivement le prix à la pompe, quelle qu'elle soit. Ce genre de comportement aurait véritablement un sens, et montrerait un esprit citoyen responsable et soucieux de notre environnement à moyen et long terme, ce que ne nous semble pas être le cas des manifestations actuelles des marins pêcheurs, même si l'on peut comprendre leur désespoir.
Certes, les marins pêcheurs font un métier difficile, voire périlleux. Mais est-on prêt pour autant à mettre la main à la poche - notre poche, pas celle de l'autre- pour financer une profession dont l'on sait bien qu'elle a peu d'avenir, à moins de renouveler complètement sa façon de travailler, ce qui ne sera pas possible pour l'ensemble de la filière. Et ce ne sont malheureusement pas les manifestations des marins en colère, blocages de ports et de raffinerie, pillage de grands magasins, etc. , qui y changeront quelque chose: au contraire, peut être, cela risque de repousser les décisions à prendre, d'autant plus douloureuses qu'elles viendront tardivement. Dépouiller Jacques pour habiller Pierre, même si c'est la méthode suivie par tous les gouvernements depuis des décennies, n'a jamais, et ne sera jamais une stratégie efficace, au moins en ce qui concerne l'intérêt collectif.

lundi 26 mai 2008

Principe de precaution et pouvoir d'achat

Suite au rapport Attali et au vote de la loi sur les OGM, mon éminent confrère Caccomo vient d'écrire sur son blog une excellente critique concernant les positions maximalistes de certains experts, ou proclamés tels, nous menaçant des pires catastrophes si nous continuons, d'après ces derniers, à jouer aux apprentis sorciers.

Loin de moi, bien sûr, l'idée que toute invention ou innovation est nécessairement prometteuse, et rien n'empêche, bien sûr, de regarder de près les conséquences de telle ou telle nouveauté ou expérimentation. Il n'empêche. Si l'on regarde l'histoire de l'humanité, sur une très courte période de son histoire -les 15,000 dernières années (sur les millions d'années qui nous séparent, paraît-il, des premiers homidiens), que constate-t-on?

Tout d'abord, un phénomène trop souvent ignoré. Le niveau de vie (on parlerait de nos jours de pouvoir d'achat) des hommes du néolithique (13 000 ans avant J.C.) était très proche de celui des habitants de la Grèce antique (1000 ans avant notre ère) (Tous ces chiffres sont tirés du livre de Beinhocker, "The Origin Of Wealth"). Plus précisément, si l'on prend un indice 100 pour nos congénères du néolithique, l'indice du niveau de vie des contemporains d'Agamemnon ou de Ménélas -ou d'Ulysse- n'était qu'au niveau 180.
Et il faudra attendre le 18 ème siècle, et le milieu du règne de Louis XV -et les prémices de la révolution industrielle- pour que ce niveau de vie atteigne le niveau 200. Plus de 14,000 ans pour avoir un pouvoir d'achat simplement doublé: qu'en pensent nos compatriotes, dont le pouvoir d'achat a été multiplié par 7 au vingtième siècle, et qui se plaignent, à juste titre, de sa stagnation des dernières années?

Encore quelques chiffres, avant d'essayer de comprendre cette très lente évolution du niveau de vie de l'humanité pendant des millénaires, puis sa véritable explosion sur les deux ou trois derniers siècles.

Beinhocker évalue le niveau de vie moyen de l'humanité, pour le début des années 2000, à un montant de 7400. Dit autrement, l'homme 'moyen' du début du 21ème siècle aurait un niveau de vie 37 fois supérieur au contemporain de Rousseau ou de Voltaire, alors que les contemporains de Jules Ferry (celui de la laïcité) ou de Dreyfus n'auraient connu qu'une augmentation d'un facteur 5 entre 1750 et 1900. Nous parlons ici d'un niveau de vie moyen, en sachant que pour le new-yorkais d'aujourd'hui, il faut sans doute multiplier ces chiffres par 3 ou 4, et diviser au contraire par 4 ou 5 ces chiffres pour le paysan sud-américain.
Un autre chiffre, plus étonnant encore peut-être, concerne la variété des biens -et services- échangés de nos jours, en comparaison à celle dont pouvaient disposer nos lointains ancêtres du néolithique, les adeptes de la chasse-cueillette que certains tenants du retour à la nature semblent magnifier.

Entre les 200 ou 300 produits différents que l'on connaissait alors, et la dizaine de milliards de produits et services différents que l'on peut se procurer de nos jours (Wal Mart propose ainsi, par exemple, près de 300 variétés de céréales pour le petit déjeuner, Barnes et Noble ou Amazon offrent près de 10 millions d'ouvrages différents, New York possède plus de 50 000 restaurants, etc.), il n'y a pas vraiment de comparaison possible. Bien entendu, la diversité et la quantité ne sont pas tout, et "l'homme ne vit pas que de pain", mais cela peut quand même contribuer à la qualité de l'existence humaine!

En dépit de tous ces excès, tout cela n'aurait pu arriver sans les innovations qui se sont succédées à un rythme de plus en plus rapide, et qui a encore accéléré dans la dernière moitié de vingtième siècle. L'homme n'est pas nécessairement devenu plus intelligent, son cerveau n'a pas grossi, il possède toujours en moyenne les 30,000 gènes de son ancêtre du néolithique, il n'est pas devenu beaucoup plus costaud. Mais ses connaissances se sont accrues de manière prodigieuse, ou, plus exactement, les connaissances collectives dont il peut disposer ont littéralement explosé. On parle d'un capital de connaissance qui, comme la loi de Moore en micro-électronique, doublerait tous les 2 ou 3 ans. Bien entendu, toutes ces connaissances ne sont pas utiles, certaines sont d'un intérêt plus que douteux, certaines sont peut-être même perverses. Mais tout cela existe parce que certains inventeurs ont brisé certains tabous, ont osé aller au delà de ce que la société pensait raisonnable.

Alors, certes, on peut éventuellement ériger en principe absolu le principe de précaution. Pourquoi pas, après tout, si l'on juge que l'humanité a assez progressé, au moins en ce qui concerne son environnement matériel et ses conditions de vie?

Mais sans innovations, comment penser que le niveau de vie moyen de l'humanité ne sera pas, au mieux, stagnant (sans parler du "rattrapage" des populations des pays émergents, qui voudront eux aussi leur part du gâteau, part qui ne pourra que décroître, à la fois relativement et dans l'absolu, pour les habitants, jusqu'ici privilégiés, de la vieille Europe et d'Amérique du nord). On peut admirer le style de vie des innuits et de certaines tribus amazoniennes, et de leur relation à la "vraie" nature. Mais nos contemporains, ceux du moins qui n'ont que le principe de précaution à la bouche, ou sur leurs banderoles, sont-ils véritablement conscients que c'en sera alors à tout jamais fini de la croissance, qu'ils réclament pourtant à grands cris -et sans doute justement- par ailleurs.

L'homme moderne serait-il devenu totalement schizophrène? Pour la défense de l'environnement -voir les discussion du "Grenelle de l'environnement" de l'automne 2007-, mais aussi contre la hausse des carburants, alors que l'on sait pourtant que les dérivés du pétrole sont des ressources rares, en voie d'épuisement. Si l'on a besoin d'innovation, c'est bien dans ce domaine là, pourtant...

dimanche 27 avril 2008

No cash, no souci : va-t-on vers la gratuite generalisee ?

J'avais co-écrit, il y a quelques années, un article «free as a beer», pour aborder le problème de la gratuité en économie, et plus particulièrement dans le domaine des logiciels et des biens immatériels.

Je veux maintenant aborder ce problème majeur : «Peut-on imaginer un système économique sans prix», alors que, bien sûr, il y a nécessairement des coûts, monétaires ou non, peu importe ici. Dit autrement, peut-on se procurer, autrement que par des moyens illicites, un bien que l’on n’achète pas? peut-on utiliser, toujours par des moyens légaux, un service sans aucune contre-partie?

Plutôt que refaire la théorie d’une économie de don, je vais vous proposer ici une relecture critique d’un article fort intéressant, à la fois par ses avancées et par ses manques, l’article «introduction à la free économie» qui reprend lui-même un certain nombre de points soulevés par Chris Anderson, l’auteur de «the long tail» dans «Free! Why $0.00 Is the Future of Business».

En fait, toute l’histoire semble commencer il y a plus d’un siècle, lorsque un certain Monsieur Gillette, au prénom prédestiné (King), inventa un concept qui allait faire fureur bien des années plus tard, en séparant le produit (ici, un rasoir), du service (dans son cas, le rasage). Que l’on ne se méprenne pas sur mes propos. King Gillette, s’il a fait fortune en inventant les premières lames amovibles jetables après un certain usage, n’avait pas nécessairement prévu que Orange ou SFR allaient un siècle plus tard, brader le produit (le téléphone portable), pour faire payer essentiellement le service (la communication téléphonique). Mais dans sa démarche, orientée client bien avant que l’on ne parle de ce concept, il avait constaté que le nettoyage de la lame, au bout d’un certain temps, prenait plus de temps et d’effort que de changer ladite lame contre une lame neuve.

Chris Anderson en conclut, à mon avis un peu vite, que puisque le produit de base (un téléphone, une console de jeu ou un rasoir) va être vendu de moins en moins cher – il peut même être donné dans certains cas -, il en sera de même pour le service associé, que ce soit la communication téléphonique, l’utilisation de la console ou le rasage, car il suppose que le coût du «produit ou service jetable» associé va lui aussi tendre vers zéro.

Il est vrai que la communication téléphonique ou la lame de rasoir coûtent de moins en moins cher – par le simple effet de ce qui est connu en économie industrielle comme un rendement croissant – et que le coût de duplication des jeux tend lui aussi vers zéro. Mais l’amortissement des sommes, souvent fort importantes, engagées dans l’élaboration de ces jeux exige un niveau de prix minimum, au moins pendant une certaine période.

C’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce qui se passe actuellement au niveau des biens numériques, tels les fichiers de musique ou de vidéo. Le coût de fabrication du premier exemplaire dépasse plusieurs millions d’euros ou de dollars, le coût de duplication est proche de zéro, et de surcroît cette duplication, licite ou non, peut être réalisée par tout un chacun. On pourrait d’ailleurs en dire autant de certaines molécules pharmaceutiques, dont l’investissement s’étend sur plusieurs années, mais que n’importe quel laboratoire pharmaceutique pourrait fabriquer dans des conditions de coûts bien moindre que le prix de marché affiché. Heureusement, si l’on peut dire, que le matériel pour dupliquer ces molécules n’est pas (encore ?) à la disposition de tout le monde.

Que peut-on en conclure, au moins provisoirement?

Pour moi, une double évidence s’impose. Tout produit industriel de grande consommation a pour vocation une fois inventé, de pouvoir être produit ou reproduit à un coût très bas, voire proche de zéro, du moins tant qu’il ne fait pas appel à des matières premières très rares. Et le logiciel (ou plus généralement tout bien à support numérique) rentre dans cette catégorie.

La question du prix de vente d’un tel produit pose donc un véritable problème au fabricant, qui essaie généralement de s’en sortir en misant sur un renouvellement rapide de la gamme correspondante. On invente, on produit, on vend assez cher initialement pour récupérer les fonds investis, puis on brade et/ou on permet la copie du dit-produit, tout en lançant une nouvelle gamme, supposée ou prétendue plus efficace.

De là à dire que tout va devenir gratuit, il y a plus qu’un pas, que je ne franchirai pas.

Disons simplement que, pour une période de temps donnée, certains produits, sinon ‘obsolètes’, du moins amortis, vont être vendus très peu cher, alors que d’autres produits, plus nouveaux, plus ‘sexy’, vont eux être vendus à un prix jugé ‘rationnel’ par son fabricant. L’économie a peu de lois, mais il me semble impossible d’échapper au principe suivant : toute production a un coût – même si ce coût peut varier au cours du temps; et d’une manière ou d’une autre, il faut bien compenser ce coût.

Que faut-il donc penser de la phrase « La constante diminution des coûts de production de l’économie numérique incitera bientôt la plupart des entreprises à donner la majorité de leurs produits» reprise du premier article précité?

Elle est à la fois vraie – en particulier sur la constante diminution des coûts de production – et fausse, du moins si l’on oublie le temps.

Un produit donné va peut-être finir par être donné. Mais comme il va être remplaçé par un produit prétendu plus performant qui, lui, ne sera pas donné, on a affaire en fait à une course en avant qui n’aura sans doute jamais de fin, du moins tant que les besoins de l’humanité ne seront pas satisfaits. Il y a donc encore de beaux jours pour les entrepreneurs.

PS En préparation à la discussion sur le mécanisme de la «longue traîne», présenté par Chris Anderson: pensez-vous qu'il vaut mieux vendre un seul produit, peu longtemps et très cher, ou de très nombreux produits, très longtemps et très bon marché ?

mardi 22 avril 2008

Travailler plus pour gagner plus?

Ce slogan, archi connu, de la campagne présidentielle française de 2007 a plusieurs qualités, et quelques défauts.

Parmi ses qualités, notons à la fois la simplicité de sa déclinaison, et sa relative justesse. ‘Toutes choses égales par ailleurs’ – c’est sur ce point que nous reviendrons – il est à la fois normal, et juste, qu’un travail supplémentaire permette à la fois de produire plus, et, en principe, de recevoir plus. En outre, tant que des besoins restent à satisfaire, tant que l’appétit national pour le gâteau du même nom n’est pas arrivé à satiété, quoi de plus normal que de chercher à produire plus pour distribuer plus !

Parmi ses défauts, ou ses inconvénients, certains ont été mis en valeur, comme celui de dire qu’en période de chômage, ceux qui vont pouvoir travailler plus ne sont pas nécessairement ceux qui sont en recherche d’emploi, et que le travail supplémentaire ira donc en priorité à ceux qui travaillent déjà. Mais ce n’est pas sur ce point que nous allons bâtir notre argumentaire critique, sans remettre totalement en question l’intérêt du slogan présidentiel.


La condition « toutes choses égales par ailleurs » - le 'ceteris paribus' de la littérature académique - paraît bien raisonnable. Elle risque pourtant – un peu comme un principe de précaution poussé à l’extrême - de bloquer l’imagination créative qui devrait servir à penser différemment, et donc à construire des réformes dont la France et les français ont sans nul doute besoin.

Travailler plus pour gagner plus s’inscrit en effet dans une vision trop statique, voire passéiste, de l’économie, en apparaissant ainsi comme l’envers de la réforme Aubry des 35 heures. Une bonne partie des problèmes rencontrés par la société française nous semble ainsi liée à une vision purement quantitative de l’économie et de sa croissance éventuelle.

Au contraire, dans une vision plus qualitative, moins ‘conservatrice’, de l’économie et du développement des activités humaines, le slogan « travailler différemment pour vivre mieux », s’il est plus difficile à décliner, nous semble de loin préférable. Ce n’est plus alors la quantité de travail – et accessoirement celle du gâteau national – qui est LA variable privilégiée, mais plutôt la qualité du travail, et la qualité du produit et du service associé au travail fourni, et la qualité des organisations qui permettent cela.

Mettre l’accent sur la quantité de travail – que ce soit en heures de travail fourni ou en heures de travail fournies ou épargnées, voire gaspillées – n’est certes pas inutile « toutes choses égales par ailleurs ». Mais quand l’on veut s’attaquer à des réformes structurelles, fondamentales, ce n’est sans doute pas dans cette direction – sinon réactionnaire du moins insuffisamment imaginative - qu’il faut se mobiliser.

Si c’était le cas, celui du « toutes choses égales par ailleurs », Google n’aurait jamais existé, l’Ipod d’Apple n’aurait jamais vu le jour, et nous en serions encore à la chasse à l’auroch et à la cueillette de baies sauvages. L’innovation ne peut évidement être décrétée, et ce n’est pas nécessairement en augmentant le nombre de chercheurs que tout ira mieux. Mais c’est en facilitant les expériences de toute sorte, et en suivant ces expérimentations, qu’elles soient sociales, techniques, organisationnelles que l’on pourra produire mieux, et peut être plus. Le Grenelle de l’Environnement, quelles qu’en soient les imperfections, a montré que l’on ne pouvait plus raisonner «toutes choses égales par ailleurs». Profitons de cette chance historique pour produire et vivre autrement, sans avoir l’œil fixé sur les indicateurs quantitatifs comme le niveau du revenu national ou du PIB. Cela imposera, certes, sinon des sacrifices, du moins des changements de mentalité, à la fois au niveau de la production et au niveau de la consommation. Ce n’est qu’à cette condition que non seulement nous continuerons à vivre différemment – et pas seulement plus longtemps – que nos parents, mais à vivre «mieux», sans nécessairement consommer davantage.

Que peut-on croire en économie?

Ce qu’on peut croire, et ce qu’il ne faut surtout pas croire, en économie.

Ce billet, comme nombre de billets de ce blog, va faire appel au bon sens du lecteur pour tenter de démythifier l’économie, ses théories et pseudo-théories. L’économie, en effet, apparaît souvent comme un sujet difficile à comprendre, en partie sans doute parce que les économistes ne font généralement pas l’effort d’être compris par d’autres que par leurs pairs. En partie aussi, du moins est-ce ma conviction, parce que l’économie repose très souvent sur des a-priori idéologiques rarement mis en avant.

Cependant, quelles que soient les raisons de cette insuffisante compréhension, l’économie est quand même beaucoup plus simple que ce que l’on veut nous faire croire (Voir à ce sujet les articles de B. Guerrien, ou dans une autre optique, ceux de C. Michel) , dès lors que l’on sépare le bon grain de l’ivraie, et les rares véritables lois économiques du grand nombre de pseudo-lois, souvent contradictoires.

Cela ne signifie nullement, hélas, qu’il est facile d’agir sur le contexte économique d’une nation. Bien peu de gens en ont réellement le pouvoir ou la capacité. Mais tout un chacun devrait pouvoir comprendre l’essentiel des tenants et aboutissants de telle ou telle décision prise par nos gouvernants, ou qui devrait être prise, dans tel ou tel but.

Pour aider à cette compréhension, et pour bien montrer que le bon sens permet de prendre un salutaire recul par rapport à ce qui est souvent transmis plus ou moins directement par les médias, nous allons commencer par un petit florilège de ce que l’on peut ‘raisonnablement’ croire en économie, de ce que l’on essaye de nous faire croire, et de ce qu’il ne faut absolument pas croire.

Tout d’abord, je voudrais revenir sur la conviction suivante, et tenter de vous la faire partager : peu de véritables lois existent en économie. Rappelons, à l’appui de cette conviction, qu’une loi, en sciences, est censée avoir une portée universelle. C’est ainsi, par exemple, que la loi d’Avogadro liant température, volume et pression en physique ne dépend pas de l’âge de l’expérimentateur ou des conditions sociales, et encore moins de la bonne volonté des molécules du gaz étudié. La loi de Newton sur la chute des corps dans le vide reliant gravité et accélération n’est pas non plus remise en question par la volonté éventuelle de la pomme à ne pas tomber, même si la relativité générale d’Einstein a montré que cette loi n’était qu’une approximation (excellente dans l’immense majorité des cas concrets vécus par tout un chacun). Une loi en science apparaît ainsi comme reliant très précisément, ou du moins à une précision que l’on peut encadrer, les diverses variables ou paramètres que l’on prend en considération (accélération et gravité dans le cas de Newton).

Cela étant rappelé, le fait que l’économie étudie, entre autres, les interactions humaines dans des processus de type production, consommation et échange n’est évidemment pas étranger à la difficulté d’élaborer des lois universelles concernant les activités humaines. Les hommes ne sont pas des robots programmables à volonté ou, ce qui revient au même, de simples fétus de paille sans volonté propre, encore moins des clones. Ne jetons donc pas trop vite la pierre aux économistes, dont la tâche de modélisation est évidemment plus difficile que celle de théoriciens des sciences ‘dures’ (comme les mathématiques, la physique ou la chimie). Leur plus grande faute, peut être la seule qui soit presque impardonnable, est de croire – ou de feindre de croire - que ce qu’ils affirment être de la science (économique) est véritablement démontré ou obtenu scientifiquement, alors que cette prétendue science est bien souvent de l’idéologie, de droite ou de gauche, peu importe ici.

Certaines lois, ou invariants, s’imposent cependant à tous. Parmi ces invariants, commençons par ce qui devrait être évident, et qui intéresse à peu près tout le monde, le pouvoir d’achat, ou, mieux, le niveau de vie, quelle qu’en soit la définition précise.

Loi du niveau de vie : pour une population stable, la croissance du niveau de vie ne peut provenir que de la croissance de l’économie, c'est-à-dire de l’augmentation des biens et services, privés ou collectifs, produits.

Face à cette évidence, plusieurs questions se posent, dès lors qu’il y a plusieurs biens et services (Deux pommes, cinq poires, trois abricots, un Ipod, une Citroen Picasso).

Question 1 : Si la répartition de ces biens et services varie dans le temps (Trois pommes, six pommes, un abricot, deux Ipod, aucune Picasso), comment homogénéiser ces différents biens et services autrement qu’en faisant intervenir un panier de référence, et une « marchandise étalon », traduite le plus souvent dans les économies modernes en argent ?

C’est tout le problème des indices. Voilà déjà une difficulté incontournable, sans solution évidente, à en juger par les discussions actuelles sur l’évolution du pouvoir d’achat en France. Cela se complique encore plus si l’on fait intervenir une modification de la population, et une hétérogénéité dans les goûts, et donc dans les paniers d’achat, de la dite population.

Question 2 : Ce ‘niveau de vie’ moyen est évidemment variable, d’un individu à un autre. Qui décide des différents niveaux de vie ? Ces décisions doivent-elles, peuvent-elles, être indépendantes de la place de l’individu considéré dans le processus de production et d’échange des biens et services considérés ? Faut-il un organisme « au dessus de tous » qui décide des différents niveaux de vie ? Est-ce la jungle ? Et dans cette jungle éventuelle, quels en sont les principes ? Est-ce la loi du plus fort, ou du plus malin, ou du plus compétent ? Ou encore la lutte de classes ?

Pour l’auteur de ces lignes, il n’y a pas de réponse définitive, donc pas de loi (absolue), mais il est sûr qu’à, un moment donné, dans un contexte donné, le fait que la ‘régulation’ de cette répartition soit plutôt soumise à une autorité centrale, ou plutôt laissée au libre arbitre d’un certain nombre d’agents, n’est pas neutre, et a sûrement un impact sur la dite répartition. D’où la question subsidiaire suivante concernant le lien éventuel entre niveau de vie moyen et décisions de répartition du revenu global.

Question 3 : Le niveau de vie global, et donc, pour une population donnée, ‘moyen’ dépend-t-il de la répartition du ‘gâteau’, si l’on entend par gâteau l’ensemble des biens et services produits et mis à disposition de la dite population ? Plus précisément, si l’on décide, à priori, que la moitié de ce qui est produit ira à 10% de la population – que ce soit parce que ces 10% ont un rôle particulier dans la production globale ou pour toute autre raison – aura-t-on des résultats différents si l’on sait, toujours a priori, que la production sera répartie autrement ?

Dit encore autrement, le niveau de vie général, c'est-à-dire la taille du gâteau, dépend t-il de la façon dont on le découpera, et de l’inégalité éventuelle des parts du gâteau ? Le problème se compliquant du seul fait que ces règles de partage, ou de découpage, sont parfois floues, et qu’elles changent aussi parfois entre le début du processus de production : on décide de la composition du gâteau, tant d’abricots, tant de pommes, tant de poires, tant d’Ipod, tant de Picasso et sa fin, le gâteau ne correspondant pas toujours à ce qui avait été prévu. En fait, toute société humaine a des règles de répartition du gâteau, plus ou moins explicites, définies en général a priori, et parfois remises en cause a posteriori. Certaines de ces règles sont marchandes ou entrepreneuriales, d’autres administratives, d’autres familiales ou tribales, d’autres peuvent avoir encore d’autres origines. Quoiqu’il en soit, dans toutes les économies ‘avancées’, c'est-à-dire celles qui ont au moins dépassé le stade de l’économie de subsistance ou de simple survie, donc avec des surplus à distribuer – ou à s’approprier – la conviction de l’auteur est la suivante : la répartition annoncée du gâteau national a une influence, plus ou moins grande, mais certaine, sur la taille du dit gâteau.. Je considère donc ceci comme une loi.

Autrement dit, vouloir séparer la question de la répartition du gâteau national de sa production, ou attendre que le gâteau soit fabriqué pour décider de sa répartition, est un leurre. C’est peut être fâcheux, mais c’est ainsi. Bien entendu, l’immense majorité des économistes sont d’accord avec cette loi.

Mais, pour des raisons idéologiques que le lecteur peut aisément imaginer, peu le disent clairement. Cette loi de répartition nous amène, par ailleurs à une autre question, qui concerne cette fois-ci, non pas la taille du gâteau, mais sa composition.

Question 4 : Ce que l’on produit (et pas uniquement la quantité produite) dépend-t-il de la répartition du gâteau ? Là encore, on peut dire que la réponse est oui, et que c’est donc une loi, que l’on peut formuer ainsi : ce que l’on va produire dépend de la répartition du revenu. Ainsi, en synthétisant nos réponses aux questions 3 et 4, on peut écrire que le niveau de vie moyen dépend doublement de la répartition du gâteau, et des revenus correspondant, à la fois quantitativement (la taille du gâteau) et qualitativement (le goût du gâteau).

Le problème majeur lié aux lois issues de nos réponses aux questions 3 et 4 est alors le suivant. S’il est relativement facile d’homogénéiser différents biens ou services en utilisant un étalon monétaire, l’euro par exemple, et donc de comparer la production correspondant à deux répartitions différentes – les statistiques montrant alors qu’une économie ‘libérale’ est en général plus ‘productive’ qu’une économie ‘socialiste’ se voulant plus égalitaire – rien ne prouve que cette production plus grande est ‘meilleure’. Comme un certain nombre d’économistes l’ont écrit, si l’on peut mesurer le PNB ou le PIB d’une nation, les instruments de mesure du BIB (bonheur intérieur brut) restent à inventer.

Pour terminer ce billet, je vais soumettre à la sagacité du lecteur une question concernant le progrès, quel que soit le sens que l’on peut donner à ce mot fourre-tout. Depuis l’aube de l’humanité, trois tendances, peut être contradictoires, ont vu le jour :

Tendance 1 (que j’appellerai tendance Edison): Progrès technologique. Les inventions technologiques diminuent les efforts à fournir pour produire et délivrer tel ou tel bien ou service, rendu ainsi plus accessible à un plus grand nombre d’individus.

Tendance 2 (tendance Malthus): Croissance démographique. Plus de bouches à nourrir (mais plus de mains (et de cerveaux) pour produire).

Tendance 3 (tendance écolo) : Epuisement de certaines ressources naturelles (charbon, pétrole) et saturation des ressources disponibles (air, eau, sol)

Une question posée à chacun d’entre nous est donc la suivante : quelle tendance va s’imposer, et le monde court-il à sa perte ?